Si de nombreux pays puisent dans leur histoire afin de comprendre le présent, l’Espagne semble avoir au contraire tendance à faire table rase de ce passé soi-disant honteux. La dictature franquiste, instaurée en 1939 et s’achevant en 1975, est en effet considérée par les Espagnols comme une parenthèse de l’Histoire qu’il faut à tout prix oublier. Ceux qui s’élèvent en 1975, suite à la mort de Franco, pour porter un regard critique sur le passé de l’Espagne et sur le conflit fratricide entre 1936 et 1939 sont très minoritaires. Effectivement, une grande majorité des Espagnols désapprouvait, à l’époque, un tel débat.

I) La période franquiste est partiellement tombée dans l’oubli

Les effets de cette dictature ont été pesants sur la population. Pourtant, aucun comité de vérité et de réconciliation n’a eu lieu jusqu’à ce jour. Au lieu de commémorer les violences de la dictature, une loi de 1977 tend à soutenir l’amnistie. En l’espèce, cette loi empêche la poursuite des crimes franquistes. Mais d’un autre côté, depuis la transition démocratique enclenchée dès la mort de Franco, on voit pourtant de nombreux rattachements à l’histoire franquiste. Par exemple, le célèbre PP ou Parti Populaire espagnol est un héritier de la pensée franquiste et du parti Alianza Popular. Ce dernier fut fondé par un ministre franquiste, Manuel Fraga. Le PP n’a jamais condamné ni la guerre civile, ni la dictature. Ceci semble démontrer qu’une partie de la population espagnole demeure réfractaire à accepter son passé et ainsi que ses conséquences. Comment dès lors fonder une mémoire historique et collective qui soit unique et légitime ?

II) Un début timide de commémoration

Cette difficulté à faire face au passé parait s’atténuer depuis 2007. En effet, une loi sur la mémoire historique a été signée cette même année afin de rétablir les moyens en faveur de ceux qui ont souffert lors de la guerre civile et lors de la dictature franquiste. Cela passe essentiellement par le retrait des enseignes commémoratives du franquisme, les objets qui exaltent la dictature franquiste. En revanche, si cette loi annonçait la dépolitisation du « Valle de los Caidos », ce monument demeure un lieu symbolique du franquisme et de sa toute-puissance. Selon de nombreux experts, il ne s’agit pas d’un monument de la réconciliation mais d’un monument de la victoire, en l’occurrence, franquiste. Ce monument fut inauguré le 1er avril 1959, date correspondant aux festivités franquistes, célébrant la victoire du franquisme. Historiquement, ce monument est donc de l’ordre de la commémoration franquiste. Il n’honore donc apparemment pas la mémoire de ceux qui ont péri à cause de la guerre civile. Si l’objectif est bel et bien de rendre la justice aux deux camps, cela n’est certainement pas réalisé. En revanche, avec la dépouille de Franco toujours présente au sein de ce monument historique, il est difficile de dire que el Valle de los Caidos soit un monument honorant les victimes de la guerre civile.

Bien qu’honorable pour les victimes de la guerre civile, la loi de 2007 a été largement critiquée par le Partido Popular en 2007. Selon la formation, une telle loi contribuerait à la réouverture des plaies espagnoles, et empêcherait l’Espagne de guérir. D’autres membres du groupe estimaient même que Louis Zapatero, président du gouvernement de 2004 à 2011, cherchait à remporter la guerre civile. Beaucoup de ses membres sont souvent des petits fils de ministres de Franco, il leur est donc difficile de se tourner contre leur propre famille.

III) Une question encore d’actualité

Les récents évènements du début de l’année 2018 continuent à démontrer à quel point la loi sur la mémoire historique de 2007 reste controversée et peut-être pas suffisamment poussée. Le gouvernement de Pedro Sanchez veut aller encore plus loin. En effet, en Août 2018, Pedro Sanchez a soulevé la question de la dépouille de Franco. Selon lui, afin que le Valle de los Caidos ne soit pas un monument franquiste et de commémoration de l’ère franquiste, il conviendrait de déplacer la dépouille de Franco. Effectivement, plus de 450 000 personnes viennent visiter ce lieu chaque année, et avec la dépouille de l’ancien leader toujours présente, on ne peut parler que de consécration pour le dictateur.

Le transfert de la dépouille contribuerait donc à mettre fin au culte de Franco et transformer réellement le Valle de los Caidos en un lieu qui honore les victimes de la guerre civile. En revanche, la problématique est beaucoup plus périlleuse qu’il n’y parait. La famille de Franco menaçait de transférer ladite dépouille dans une cathédrale à Madrid (La crypte de l’Almudena) à 150m du Palais Royal ; de quoi laisser tout de même Franco au cœur de l’Espagne.

IV) En conclusion

La chute du franquisme en 1975 ne s’est pas accompagnée d’un travail de mémoire et de condamnation claire du régime (I). Au contraire, la loi de 1977 tend à amnistier les responsables et des mouvements politiques actuels comme le PP sont même issus du franquisme (II). A partir de 2007, le gouvernement de Zapatero a débuté un processus de commémoration, mais cette initiative est vivement critiquée par une partie de la population et le PP qui y voient une réouverture des plaies du passé (II et III). De nouvelles questions se posent aujourd’hui comme le lieu où devrait reposer la dépouille de Franco, aujourd’hui située dans le monument Valle de los Caidos pourtant censé honorer la mémoire des victimes de la guerre civile (III).

Faudrait-il mettre en place une commission de vérité et de réconciliation ? Faudrait-il déplacer la dépouille de Franco ? Quelle est la stratégie qui permettra à l’Espagne de finalement écrire une histoire unique et unifiée de la guerre civile et de l’ère franquiste ?

Vocabulaire

Heredar : hériter
Herencia : l’héritage
La Phalange : la Falange
Una dictadura : une dictature
La memoria histórica: la mémoire historique
Cerrar los ojos ante : fermer les yeux face à, ignorer

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