Dans La république impériale, Raymond Aron décrit le rôle dominant des États-Unis dans l’économie mondiale et les relations internationales entre 1945 et les années 1970, consacrant l’idée d’un « empire américain », exerçant son emprise sur l’ensemble du monde libre.

Encore aujourd’hui, le pouvoir et la multiplicité des acteurs américains (États, État fédéral, entreprises, universités) corroborent l’idée d’un « empire américain », c’est-à-dire d’un rôle dominant et protecteur des Etats-Unis à l’encontre de certains États ou territoires à l’échelle mondiale. Les réalités d’un « empire » américain ont pris forme à partir de 1945 avec la réorganisation de l’économie mondiale et des relations internationales au profit de la puissance et de la domination économique des Etats-Unis. Toutefois, cette idée d’ «empire » américain s’est également construite autour du rôle « messianique » que se sont attribué les Etats-Unis (notamment par l’affirmation d’une « destinée manifeste » dès le milieu du XIXème siècle). Cette dimension « mythique » de la puissance américaine peut avoir contribué à exagérer les réalités de la domination des États-Unis à l’échelle mondiale.

Dès lors, quelle part de mythe vient se confronter aux réalités de la domination américaine à l’échelle mondiale ?

Si la réalité d’une domination américaine sur le monde semble difficilement contestable (I), la formation d’un véritable « empire » américain relèverait partiellement des mythes de la puissance américaine (II), ce qui expliquerait aujourd’hui le relatif déclin de l’empire américain, de plus en plus confronté aux réalités d’un monde compétitif et multipolaire (III).


Tout d’abord, il semble que la réalité de la domination américaine sur le monde, bien souvent qualifiée d’ « empire » soit difficilement contestable.

En effet, la mise en place d’un nouveau « système-monde » au crépuscule de la seconde guerre mondiale a consacré le primat des Etats-Unis sur les puissances coloniales déclinantes, à l’instar de la France et du Royaume-Uni. Ce rôle nouveau s’enracine notamment dans les accords de Bretton-Woods (1944) qui établissent le dollar comme nouvelle monnaie des échanges mondiaux, actent la création du FMI (Fonds Monétaire International) et de la Banque Mondiale, organismes ayant tous deux leurs sièges sur le territoire américain. De ces accords découle également la création du GATT (General Agreements on Tariffs and Trade). Les « rounds » successifs institués par le GATT font sensiblement baisser les tarifs douaniers au bénéfice de la puissance commerciale des Etats-Unis, et ce jusqu’à la création de l’OMC (Organisation mondiale du commerce) en 1995. Au-delà de ces initiatives mondiales, ce sont également des initiatives régionales qui servent l’établissement d’un « empire » américain aux quatre coins du globe afin de contrer la menace communiste. La création de l’OTAN (1949), de l’ANZUS (1951), et la signature des Pacte de Bagdad (1951) et de de Rio (1947) s’inscrivent dans cette logique de suprématie et de défense de zones d’influence stratégiques face à l’empire soviétique.

De ce nouveau « système monde » américain a émergé une prégnance économique, commerciale et financière des acteurs américains, caractérisant un « empire économique » autour des Etats-Unis. En effet, la taille et l’influence des FMN américaines ne constitue pas un mythe mais une réalité de l’économie mondiale, ces entreprises tirant partie du « système monde » instauré en 1945. Cet aspect semble parfaitement illustré par le rôle économique, social et culturel des GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft), fruits du tournant technologique pris par les Etats-Unis au cours des années 1990. La capitalisation boursière d’Apple (900 milliards de dollars en 2017) est par exemple supérieure au PIB de pays tels que l’Arabie-Saoudite ou la Turquie. Ces performances naissent dans l’excellence de pôles de recherches et d’enseignements, concentrés sur les côtes ouest (Silicon Valley) et est (universités de la « Ivy league »), ainsi que par l’internalisation de la recherche développement au sein même des entreprises. A cet égard, General Electric prend ses origines dans l’une des sociétés fondées par l’inventeur Thomas Edison à la fin du XIXème siècle. Ainsi, la réalité d’un « empire » économique américain ne semble nullement relever du mythe.

À la réalité d’un « empire économique mondial » dominé par les États-Unis s’ajoute un rôle géopolitique incontournable d’une nation qui se pense comme « indispensable » (Madeleine Albright). En effet, les réalités de l’empire américain passent également par un outil militaire et diplomatique performant, comme en témoignent le budget et la présence de l’armée américaine à travers le monde. Le pays est le premier dépensier militaire mondial : son total dépasse la somme des dix budgets suivants et ses flottes comprennent dix porte-avions, répartis sur l’ensemble des mers et océans de la planète. Par son statut de « Sea Power » depuis le XIXème siècle et le début de la seconde guerre mondiale (et le « Two ocean navy act » porté par le représentant Carl Vinson), la marine américaine s’affirme comme l’outil privilégié de domination et de défense des zones dominées par l’empire américain. Elle est une composante indéniable des réalités qui constituent cet empire.

Ainsi, le statut d’ « empire » conféré aux Etats-Unis ne semble nullement relever du mythe. Toutefois, si l’empire américain n’est pas un mythe, les mythes américains auraient paradoxalement contribué à l’essor du caractère impérial de la domination des Etats-Unis.


Dès lors, ce serait paradoxalement par les mythes de la puissance américaine que s’explique en partie l’avènement de l’« empire » américain.

En effet, il est indéniable que les mythes tiennent une place centrale dans l’histoire américaine, et auraient par ce statut grandement contribué à la « réalisation » de l’ « empire » américain. Aux vagues migratoires des XIXème et XXème siècles se sont succédées des réussites personnelles achevées qui ont alimenté les mythes du « self made men » et de l’« American Dream » incarnés notamment par Andrew Carnegie, magnat de la sidérurgie, ou encore John Pierpont Morgan à la tête de la banque éponyme. Ces mythes sont fréquemment évoqués pour décrire l’attractivité migratoire de l’ «empire » américain, la performance et le rayonnement économique et technologique des Etats-Unis reposant en partie sur le « Brain drain » venu de l’étranger. Aujourd’hui, un quart des ingénieurs de la Silicon Valley sont indiens, et un tiers des doctorants sur le sol américain ne sont pas nationaux. Ainsi, les mythes américains ont grandement contribué au rayonnement passé et actuel de l’ « empire américain ».

Mais au-delà du rayonnement de l’empire, les mythes américains auraient été également « utilisés » par l’empire pour affirmer et justifier son statut dans l’ordre économique et politique mondial. En témoigne le mythe de la « destinée manifeste », qui instaure une dimension messianique dans l’inconscient collectif américain et va indirectement pousser les Etats-Unis à affirmer leur primauté sur les Amériques avec la doctrine Monroe (« l’Europe aux européens, l’Amérique aux américains »), puis permettre aux Etats-Unis de justifier certaines de leurs interventions, comme à Cuba ou au Philippines en 1898. La « destinée manifeste » a donc permis de légitimer et de renforcer la politique du « Big stick » du président Theodore Roosevelt à la fin du XIXème et au début du XXème siècles. Le rôle messianique que s’octroie l’ «empire» a également connu des réminiscences dans la période contemporaine, notamment pendant la guerre froide et sous les présidences Clinton et G.W Bush. En effet, si le premier se revendique de la doctrine d’ « enlargement » (objectif de diffuser la démocratie libérale à économie de marché à l’échelle de la planète avec les Etats-Unis pour épicentre), le second fait appel à une rhétorique biblique pour justifier les interventions de l’ «empire » en Irak et en Afghanistan (évocation des « roque states » et de l’ «axis of evil »).

Les mythes ont donc pu jouer un rôle primordial et « utile » dans l’essor et l’affirmation de l’empire américain, et ainsi constituer un facteur de réalisation décisif de l’instauration de la domination américaine à l’échelle mondiale depuis le milieu du XIXème siècle. Mais avec l’émergence de nouvelles puissances et l’instauration progressive d’un monde multipolaire, l’ «empire» américain ne tendrait-il pas lui-même à devenir un mythe ?


Il apparaîtrait finalement que les enjeux d’un monde de plus en plus multipolaire tendraient à transformer progressivement l’empire américain en mythe : cette formidable suprématie serait ainsi menacée par un contexte de plus en plus difficile, mais également par les choix des acteurs américains.

En effet, depuis la fin de la guerre froide en 1991 et l’avènement d’un « nouvel ordre mondial » (G.H.W. Bush), mais surtout depuis les attentats du 11 Septembre 2001, l’empire américain semble être progressivement remis en question dans sa capacité à imposer sa volonté et à défendre ses intérêts au sein des zones géographiques où il exerce son influence. Cela est de prime abord dû à un contexte géoéconomique et géopolitique changeant, où l’«empire» doit faire face à de nouveaux concurrents dans un contexte multipolaire. L’émergence de la Chine, de l’Inde, le retour géopolitique de la Russie (intervention en Syrie en 2015) ou encore l’émergence et la virulence du terrorisme international semblent mettre à mal les positions des Etats-Unis dans le monde. À la lumière de la montée en puissance économique de la Chine (le pays dépasse le PIB-PPA- américain en 2014), qui mène une politique économique régionale ambitieuse avec la création de la BAII (Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures) et concurrence fortement le primat économique américain dans une région sous influence étasunienne depuis la fin du XIXème siècle. La réalité de l’ « empire américain » en Asie semble donc progressivement s’effriter face à ce concurrent économique majeur.

À cette remise en question économique s’ajoute des défis géopolitiques de plus en plus difficiles à relever pour l’« empire », malgré ses moyens inégalés. Ces difficultés politiques, diplomatiques et militaires s’expliqueraient en partie par les décisions engagées par les administrations américaines successives : l’échec des guerres en Afghanistan (2001) et en Irak (2003 - intervention effectuée en dehors du cadre onusien), fruit de la politique néoconservatrice de l’administration Bush, aurait considérablement décrédibilisé la position des Etats-Unis dans le monde, et en particulier au Moyen-Orient. Il en va de même pour plusieurs décisions et initiatives sous le mandat de Barack Obama. Les conséquences de la guerre en Libye (2011), lors de laquelle les troupes américaines sont intervenues en soutien de la France et du Royaume-Uni, et le décès de l’ambassadeur américain en 2012, ont profondément déstabilisé la position des États-Unis, à la fois dans la région et sur la scène nationale. En Syrie, le non-respect de la promesse d’une intervention américaine en cas de dépassement de la « ligne rouge » de l’utilisation des armes chimiques (2014) a également contribué à donner l’image d’un empire qui a de plus en plus de mal à s’affirmer en tant que tel. Enfin, le mandat de Donald Trump s’ouvre avec la contestation croissante de la nouvelle position des Etats-Unis vis-à-vis de l’enjeu mondial de la lutte contre le réchauffement climatique, et résulterait d’un isolement croissant des Etats-Unis sur l’échiquier mondial.

Ainsi, à la fois par l’évolution du contexte mondial et les décisions des acteurs américains, l’idée d’« empire » tendrait progressivement à devenir un mythe de la puissance américaine, et non plus une réalité.


Dès lors, si la réalité d’une domination américaine sur le monde paraît difficilement contestable, la formation d’un véritable « empire » américain relève toutefois partiellement des mythes de la puissance américaine, aspect accentué par les réalités d’un monde de plus en plus multipolaire, au sein duquel l’ « empire » américain tend à être de plus en plus contesté.

A propos de l'auteur

Frédéric Bernard, étudiant à l’ESSEC et ancien élève au lycée Masséna (Nice).