Économie - ESH

Cerner les enjeux portant sur la croissance économique

Par 11 décembre 2019 décembre 22nd, 2019 Pas de commentaires

SOMMAIRE

La croissance économique est un chapitre important, sinon LE chapitre central, du programme d’ESH. En effet, il est lié de manière plus ou moins direct aux autres points du programme (cf l’objectif des politiques économiques), et sous-tend un grand nombre des points du programme. Ce thème est, pour ne pas dire, OMNIPRESENT dans les sujets posés au concours (HEC 2018, ESSEC 2015, ESCP 2019, ESCP 2015, ESCP 2014, ESSEC 2019, etc.). Il est donc INDISPENSABLE d’avoir une définition de ce qu’est la croissance (c’est obligatoire, sinon éliminatoire).

Outre la nécessité d’avoir une bonne définition, le chapitre sur la croissance économique présente plusieurs enjeux, qui sont alors des thématiques : 

–       Les phases de la croissance : C’est l’aspect historique mais aussi chiffré du chapitre, il s’agit alors d’étudier les différentes phases de la croissance (l’apparition de la croissance est concomitante à la Révolution Industrielle)

–       Comment expliquer la croissance ? : On se demande quels sont les facteurs y contribuant, on s’attarde ici sur les explications théoriques de la croissance

–       Sa mesure et ses limites : outre les aspects comptables, il s’agit de s’interroger sur la pertinence des indicateurs (ex : PIB), leurs limites au regard des questionnements actuels (ex : la prise en compte du bien-être, du bonheur)

–       La fin de la croissance : une thématique très actuelle, notamment autour d’une notion qu’est la stagnation séculaire, portée par les tenants de la nouvelle école keynésienne (ex : Summers, Gordon) mais aussi des libéraux comme Cowen

Enfin, il est impératif pour vous d’avoir des accroches sur ce thème. On vous attendra au tournant donc préparez une accroche « sexy » (première condition pour réussir votre introduction, je vous renvoie à l’article sur la méthode ultime pour performer en ESH)

 

Les définitions (canoniques) de la croissance

  • Il y a plusieurs définitions sur la croissance, on retiendra :

« La croissance économique correspond à l’augmentation soutenue pendant une ou plusieurs périodes longues d’un indicateur de dimension : pour une nation, le produit global brut ou net en termes réels »

 François Perroux, L’Économie du XXe siècle, 1961

C’est la définition la plus connue, tout préparationnaire devrait la connaître, elle est fondamentale. Cette définition aborde la croissance sous l’aspect purement quantitatif. C’est d’ailleurs une critique de Jean Arrous (« Les théories de la croissance »,1999)

  • Une définition plus riche, qui mentionne à la fois le résultat et les sources de la croissance, est celle de Simon Kuznets : 

« La croissance d’un pays peut être définie comme une augmentation à long terme de la capacité d’offrir une diversité croissante de biens, cette capacité croissante étant fondée sur le progrès de la technologie et les ajustements institutionnels et idéologiques qu’elle demande »

Simon Kuznets, Discours de réception du prix Nobel, (1971)

Cette définition est un peu moins connue, son intérêt réside dans le fait qu’on retrouve l’idée que la croissance est un phénomène durable et de longue période. Elle aborde également les sources de la croissance, mettant en exergue les facteurs structurels, lesquels résident dans le changement institutionnel (on pensera à North). On a donc l’aspect quantitatif et les facteurs structurels, cette définition est donc très riche et peut potentiellement permettre de faire la différence parmi les candidats dans certains sujets (HEC 2018, ESCP 2019). Cependant, si l’on réfléchit sur la croissance à court terme, la définition de Perroux est plus adaptée.

  • Une définition encore moins connue est celle de Paul Bairoch :

« Un processus cumulatif d’interactions qui se traduit par une hausse continue de la productivité »

 Paul Bairoch, « Victoires et déboires » (1997)

On aborde encore ici à la fois le résultat et les sources de la croissance, mais cette définition relève une nouvelle problématique, celle de la croissance endogène (Lucas, Romer, Barro).

 

Les accroches

  • « Le capitalisme est le premier mode de production dans l’histoire universelle à avoir institutionnalisé la croissance économique »

Jürgen Habermas, « La technique et la science comme « idéologie »»(1973)

Cela suggère que l’avènement du capitalisme et la croissance semblent indissociables. Par raccourci, on pourrait alors dire que la croissance est née avec la Révolution Industrielle, laquelle marque l’essor du capitalisme.

  • « La mesure du revenu national peut difficilement servir à évaluer le bien-être d’une nation. »

Simon Kuznets, « Déclaration au Congrès Américain » (1934)

Une accroche efficace qui entre bien dans la problématique des limites liées à la mesure du PIB, lorsque l’on s’attèle à la question de la prise en compte du bien-être.

  • « Celui qui croit qu’une croissance exponentielle peut continuer indéfiniment dans un monde fini est soit un fou soit un économiste. »

Kenneth Boulding (1910-1993)

Il s’agit ici du conflit entre poursuite de la croissance et protection de l’environnement.

  • « Mon article suggère que la croissance rapide observée au cours des 250 dernières années pourrait bien être un épisode unique dans l’histoire de l’humanité́».

Robert J. Gordon, “Is US economic growth over?” (2012)

Les chiffres (canoniques)

Il y a certains chiffres qu’il faut absolument connaître sur la croissance, on pensera notamment à Maddison, l’utilisation de chiffres est gage de précision/concision (l’ESSEC en raffole). Par exemple, toutes les bonnes copies que j’ai lues sur le sujet HEC 2018 comportaient systématiquement les chiffres de Maddison. On pensera également aux chiffres de la productivité de R. J. Gordon (2012) ou encore P. Artus (2015). Les voici :

Angus Maddison « L’économie mondiale, une perspective millénaire », (2001) : 

  •     Les grandes phases de la croissance depuis le début du 19ème : 
    • 1820-1950 : On a 0,9% de croissance annuelle moyenne (apparition de la croissance)
    • 1950-1973 : 2,9%
    • 1973 – 2010 : 1,8%
  •     A partir de ces grandes phases, il est possible d’obtenir un découplage en quatre sous-périodes, toujours selon Maddison :
    • 500-1500 : le TCAM (taux de croissance annuel moyen)  avoisinait le chiffre de 0 %
    • 1500-1700 : TCAM de 0,3%
    • 1700-1820 : TCAM de 0,6% (capitalisme marchand, d’où la croissance tire ses racines)
    • A partir de 1820 : TCAM de 2,5% 2,5% (capitalisme industriel)

J. Gordon, dans “Is US economic growth over?” (2012), démontre la baisse de la productivité horaire aux États-Unis :

  • 1891 – 1972 : L’augmentation de la productivité horaire du travail est en moyenne de 2,4%
  • 1972 – 1996 : La progression n’est plus que de 1,4% (ralentissement)
  • 1996 – 2004 : Regain avec une moyenne de 2,5% (NTIC)
  • 2004-2012 : Ralentissement des gains de productivité avec 1,3% et selon lui, à terme, les gains de productivité horaire devrait avoisiner  0%

Arthus et M-P Virard : « Croissance zéro, comment éviter le chaos ? » : Ils soulignent un ralentissement généralisé́ du progrès technique, qu’il mesure à travers le taux de croissance annuel moyen de la PGF. Entre les années 90 et la période 2000-2013, la croissance annuelle de la PGF a été divisée par 2 aux États-Unis, par 3 en Allemagne, par 5 au Royaume-Uni.

Les origines de la croissance

Selon Smith (Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, 1776), la croissance s’explique par deux facteurs : l’existence d’un avantage absolu, la division technique/horizontale du travail, sociale et technique, qui correspond à la spécialisation des hommes par tâches. Elle est source de croissance par les gains de productivité qu’elle génère. Il prend l’exemple d’une manufacture d’épingles, où la division du travail multiplie la productivité par 240. Cependant, il n’est pas possible pour une entreprise de diviser le travail de manière efficace sans accumulation du capitalniveau d’avance » nécessaire à la production car il faut au préalable investir et employer). La croissance suppose également une extension de la taille du marché, et à mesure que la taille du marché à conquérir progresse, cela force à l’allocation optimale des ressources nationales et cela mène donc à des gains de productivité.

En 1912 dans sa « Théorie de l’évolution économique», Schumpeter fait de l’innovation le moteur de la croissance. En situation concurrentielle, la perspective de profit que procurerait la position temporaire de monopole (price maker) constitue une motivation pour l’entrepreneur. Le profit est ici ce qui récompense son initiative créatrice et sa prise de risque. « Le profit est l’illustration de la valeur que crée l’entrepreneur, tout à fait de même que le salaire est l’expression de la valeur que crée le travailleur. ». Ce qui encourage l’apparition de l’innovation sous forme de grappe, en effet, les profits engrangés par l’entrepreneur vont provoquer des phénomènes d’imitation, tout aussi importants dans le processus de diffusion de l’innovation car ils rendent dynamiques la destruction créatrice dès lors que toutes les innovations font système. C’est sous l’impulsion de l’entrepreneur que l’économie quitte la phase d’équilibre et rentre en mouvement dans une phase de prospérité́.

 

Pour Robert Solow (“A contribution to the theory of economic growth”, 1956), la croissance résulte d’une l’interaction entre trois facteurs : la croissance du stock de K, la croissance de la force de T, et le progrès technique.

L’approche de North et Davis « Institutional change and American Economic Growth» (1971) repose sur les institutions. En effet, l’accumulation du capital (physique, humain) correspond à des manifestations du processus de croissance mais ce sont les institutions qui sont la cause de la croissance économique. Elles incitent à accumuler du capital, à innover et vont déterminer les performances économiques de long terme en créant un environnement favorable à la croissance, motivant les agents économiques à créer de la richesse. En prenant l’exemple des États-Unis, ils montrent comment la croissance américaine du XIXème siècle a reposé sur le changement institutionnel.

Les modèles de croissance endogène :

ROMER (« Increasing returns and long run growth », 1986) : La croissance économique dépendrait de l’accumulation de capital de connaissances mais aussi du capital physique car celui incorpore le capital de connaissances (« Learning by doing » cf Arrow). Par l’accumulation de capital, l’entreprise accroît son niveau de connaissances mais aussi celui de toutes les autres firmes (knowledge spillovers), ce qui se traduit par une hausse de la productivité de l’entreprise et de l’ensemble de l’économie.

Lucas (« On the mechanisms of economic growth », 1988) : Ce modèle repose sur l’accumulation du capital humain. Cette accumulation produit des externalités positives, chacun bénéficie du savoir accumulé par l’ensemble de la société sans en avoir payé le prix. C’est le niveau moyen de capital humain dans la société qui permet ou non des rendements d’échelle croissants. On en déduit que la productivité d’un individu est d’autant plus élevée que le niveau moyen de capital humain de l’économie est élevé.

Barro « Government spending in a simple model of endogenous growth » (1990): Les dépenses publiques permettent une croissance auto-entretenue, en effet, le capital public (ex : les infrastructures, les réseaux de communication …) facilite la dépense privée et contribue à améliorer la productivité du capital physique.

Les limites du PIB : la prise en compte du bonheur, du bien-être, etc…

Layard « Le prix du bonheur» (2007): Il montre que l’Occident vit dans un paradoxe, l’augmentation de la richesse et des revenus n’a pas entraîné une hausse du bonheur.  On a exactement la même idée chez EASTERLIN avec son paradoxe.

Easterlin (« Does Economic Growth Improve the Human Lot? », 1974) : Il montre que l’augmentation du PIB/habitant dans les pays développés ne s’est pas traduit par une satisfaction accrue.

La commission de mesure de la performance économique et du progrès social (Stiglitz-Sen, 2009) a réfléchi à la capacité du « bien-être » des populations. Sa conclusion est que, bien qu’insuffisant, le PIB doit être gardé et complété par d’autres indicateurs comme la santé, l’environnement, l’éducation, etc…

L’État stationnaire (ou la fin de la croissance)

David Ricardo (« Principes de l’économie politique et de l’impôt », 1817) : A partir d’un concept trinitaire (salaire, rente et profit), il craint qu’avec l’augmentation de la population, la rente s’élève au détriment du profit. Il part ainsi de la théorie d’Edward West (« Essai sur l’application du capital à la terre », 1815), d’abord formulée par Turgot (1768) sur la décroissance des rendements factoriels de la terre.

Deux points importants dans cette théorie :

–       Exploiter plus intensivement une même terre se traduit par une réduction de sa productivité marginale

–       Exploiter de nouvelles terres, mais le plus souvent moins fertiles car initialement les agriculteurs choisissent les terres les plus productives, fait augmenter le prix du blé.

Avec le progrès de la société, on va avoir une modification du partage du revenu national. En effet, une hausse de la population suppose une augmentation de la production, laquelle est freinée par la théorie des rendements factoriels décroissants. Le prix du blé est donc amené à s’élever, ce qui va faire pression sur la hausse des salaires (car les salariés sont payés au niveau des moyens de subsistance, conformément à la loi d’airain des salaires cf Lassalle). Or les profits risquent de diminuer (dans le cas où ils constituent l’incitation à investir et à innover). Se profile ainsi l’État-stationnaire.

John Stuart Mill, (« Principes d’économie politique », 1848) : L’État stationnaire n’est pas une fatalité en soi car cet état stationnaire permettra à l’homme de chercher un nouvel art de vivre, centré sur les relations sociales et la culture.

John Maynard Keynes (« Perspectives économiques pour nos petits-enfants», 1930) : Un tel état adviendrait aussi dans 100 ans, « l’âge des loisirs et de l’abondance » où le problème économique de la rareté serait résolu.

« Quel niveau de vie économique pouvons-nous raisonnablement espérer atteindre d’ici cent ans ?[…]Je prédirai volontiers que d’ici cent ans le niveau de vie des pays les plus avancés sera de quatre à huit fois supérieur à ce qu’il est aujourd’hui[…]Il est vrai que les besoins des êtres humains peuvent paraître insatiables. Mais ils entrent dans deux catégories : les besoins qui ont un caractère absolu, en ce sens que nous les éprouvons quelle que puisse être la situation de nos semblables[…]Nous pouvons atteindre rapidement[…]un point où ces besoins seront satisfaits, au sens où nous préférerons consacrer nos énergies nouvelles à des buts non économiques. […]le problème économique pourra être résolu, ou du moins en voie de résolution, d’ici cent ans »

La problématique de la stagnation : On entre directement dans la problématique sur la fin de la croissance, en d’autres termes la stagnation séculaire (Nom d’une conférence donnée en 1938 par Hansen). Qu’il s’agisse d’Hansen ou de Gordon (« Is US economic growth over? », 2012), les deux économistes s’accordent sur un certain nombre de points :

  • Il y a une raréfaction des opportunités d’investissement liée à l’épuisement du progrès technique (diminution des gains de productivité, Gordon parle d’ailleurs d’une fin des « innovations de rupture »)
  • Une stagnation de la population liée à son vieillissement.

Gordon avance d’autres facteurs :

  • L’inefficacité des systèmes d’éducation cf « plateau éducatif »,
  • L’épuisement des ressources naturelles,
  • L’augmentation de la dette publique et privée
  • La montée des inégalités).

En définitive, on obtient les six facteurs qui entravent la croissance économique (les six “headwinds”)

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