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DOSSIER ACTU – Le Liban au bord du précipice

Par 20 août 2020 septembre 14th, 2020 Pas de commentaires

Le Liban, pays à l’emplacement dit « stratégique » dans la région du Proche Orient, semble être paradoxalement fortement handicapé par son emplacement géographique. La région MENA, ou du Proche Orient, est une région animée par de vives tensions depuis au moins une cinquantaine d’années. Le Liban, voisin de la Syrie et d’Israël, se voit largement pris dans le l’œil du cyclone. La guerre entre Israël et la Palestine de 1948-1949, la mise en place du Hezbollah par l’Iran au Liban, la guerre entre le Hezbollah et Israël… Tous sont des éléments qui expliquent la perturbation du pays. Les frontières libanaises se caractérisent par une grande perméabilité, les tensions voisines ont des conséquences directes et immédiates sur le pays. La guerre de 1948 entraîne l’exil de plus de 500 000 réfugiés palestiniens vers la République qui vient de naître 5 ans plus tôt. Ensuite, pris dans le conflit entre Hezbollah et Israël, le Liban se trouve confronté à des réelles difficultés et tensions politiques et géopolitiques avec l’État hébreux avec qui il partage des frontières. Cela se concrétise en 2006 lorsque le Hezbollah se permet de lancer des roquettes envers Israël derrière la ligne bleue. Le Conseil de Sécurité vote la résolution du 12 août 2006 qui met fin au conflit entre le Hezbollah et Israël. Dans ce cadre, le Conseil de Sécurité envoie la FINUL II au Sud Liban pour veiller sur la frontière entre les deux États. Depuis 2011, le Liban vit les secousses du Printemps arabe dans la Syrie voisine et finit par accueillir plus d’un million de réfugiés. Non seulement, l’emplacement géographique du Liban n’est pas optimal, mais ses relations diplomatiques avec son voisinage ne sont pas non plus les plus aisées. Les relations sont relativement tumultueuses avec la Syrie qui refuse d’accepter les accords Sykes Picot. La Syrie continue donc de voir le Liban comme une partie volée à la Grande Syrie. En plus de l’instabilité qui définit la région MENA, le Liban a vécu sa propre guerre civile entre 1975 et 1990, qui a largement déstabilisé et anéanti le pays. Le Liban d’aujourd’hui est une histoire de diversité et d’unitarisme, contractions et expansions, destructions et de reconstructions. Si la destruction de la ville de Beyrouth en date du 4 août 2020 vient confirmer la déstabilisation du pays, l’événement n’est en réalité qu’une infime partie des problèmes libanais. A tous les problèmes mentionnés ci-dessus (qu’ils soient d’origine interne ou externe), s’ajoutent les difficultés politiques internes et notamment les difficultés économiques.

 

Une économie fragile et fragilisée

En l’espace de 50 ans, la ville de Beyrouth a été détruite 7 fois. La destruction répétée peut à certains égards symboliser les difficultés du pays d’un point de vue économique, qui se dégrade et s’en remet mais toujours que temporellement.

Les difficultés économiques que connaissent le Liban actuellement ne sont pas le simple fruit de ces cinq dernières années mais de choix économiques et financiers au sortir de la guerre civile en 1990. Le modèle économique élaboré et adopté est un qui repose sur les flux d’investisseurs étrangers notamment en provenance des pays arabes voisins. Le système prend forme avec Rafic Hariri, ancien premier ministre du Liban (entre 1992 et 1998 et entre 2000 et 2004). Le choix fait par le premier ministre était de rendre le Liban un pays pionnier dans le tertiaire. La preuve est qu’aujourd’hui le secteur des services représente environ 83% du PIB libanais (CIA Factbook, données 2017). Force est de constater que la politique gouvernementale se solde par un manque de diversification de l’économie. Le pays devient un grand producteur de services, notamment en matière d’immobilier et de tourisme. Toutefois, l’industrie et l’agriculture ont été plus ou moins abandonnées. Ces deux secteurs représentent en 2017 moins de 20% du PIB libanais, ce qui confirme donc que le gouvernement a mis tous ses œufs dans le même panier. Ce choix interpelle, prête à confusion car finalement quelle puissance économique mondiale délaisse un de ces trois secteurs ? Le choix semblait et semble toujours inadéquat car le pays disposait d’une main d’œuvre particulièrement qualifiée. Exporter des biens manufacturés au Liban aurait pu être une stratégie gagnante pour réduire le déficit de la balance commerciale.

Les conséquences de ces choix s’observent à long terme, c’est-à-dire sur un laps de temps d’environ 20 ans. Pendant les années 90, les années 2000, les touristes, qu’ils soient en provenance du monde arabe, ou du reste du monde, se ruent vers le pays du cèdre. Les capitaux étrangers explosent. Comme indiqué par le graphique, le flux d’IDI s’est multiplié par 2 entre 2005 et 2007.

Source : « Examen des statistiques d’investissements directs internationaux au Maroc », OCDE

Quelque part, à court terme, la politique économique et financière est une stratégie payante. On observe une effervescence économique qui est relativement spectaculaire. Le système bancaire s’envole aussi, mais tout fonctionne jusqu’au moment où plus rien ne fonctionne.

Si la politique menée par le Liban fonctionnait, c’est grâce à une conjoncture économique et géopolitique qui allait de pair avec ces choix. Lorsqu’un de ces paramètres change brusquement, le Liban en est profondément affecté car les choix portés pendant la décennie 1990 ne s’appuient pas sur un système basé sur une économie locale bien solide. Le Liban devient un pays de consommation et non de production. Le Liban se caractérise par une absence d’activités productives. Le pays ne produit ni pétrole, ni produits manufacturés, ni biens de première nécessité à quelques exceptions près. L’agriculture qui emploie 39% de la population (chiffre qui date de 2009 (CIA Factbook)) ne représente que 3.9% du PIB. On voit donc un déséquilibre qui se creuse. Le pays bénéficie d’une terre relativement fertile et a donc un potentiel agricole puissant, mais ce secteur est délaissé, négligé par les politiques du gouvernement. Les problèmes économiques qui surviennent au Liban ne sont donc pas conjoncturels. Ils surviennent car le système mis en place au Liban est structurellement déséquilibré, il suffit d’un vent à l’est ou à l’ouest pour que tout soit chamboulé. La colonne vertébrale de l’économie libanaise était le secteur financier, mais la stabilité de ce dernier reposait sur la stabilité des pays voisins.

 

Source : PIXABAY

 

La crise au Liban, une crise moyen-orientale

La crise syrienne intervient en 2011. Entre 2011 et 2017, la croissance économique libanaise est de l’ordre de 1 à 2% par an, alors qu’avant le conflit, elle était d’environ 7% à 8%. Depuis cette date, le Liban accueille plus d’un million de réfugiés syriens légaux en plus desquels on compte 300 000 irréguliers, représentant un cinquième de la population libanaise. L’afflux massif des réfugiés coïncide avec une explosion du taux du chômage qui atteint les 20%. Le conflit syrien n’est pas, malgré son ampleur et son calibre, le seul facteur qui handicape l’économie libanaise. Force est de constater que la nébuleuse des Printemps arabes déstabilise la région et la plonge dans un chaos abyssal. Les pays arabes qui étaient jadis forts et en mesure d’investir leurs capitaux à l’étranger et notamment au Liban, se retirent progressivement. Les touristes se réduisent comme une peau de chagrin, le secteur qui emploie environ 25% de la population active s’ébranle donc (chiffres qui datent de 2016, site du tourisme libanais, « il a fourni 123.500 emplois directs en 2016 et 338.500 emplois directs et indirects au total (représentant respectivement 6,9% et 18,8% du total des emplois). »). La conjoncture ne fait que s’empirer 3 ans plus tard avec la baisse des cours du pétrole (baisse du prix du baril de l’ordre de 65%). Le Liban qui était jadis le coffre-fort des pétrodollars commence à perdre son statut lorsque les pétromonarchies freinent encore une fois leurs flux de capitaux vers Beyrouth.

La conjoncture économique devient particulièrement préoccupante dès 2016. En effet, le pays qui était nommé la « Suisse du Moyen Orient », croupit sous le sort des sanctions économiques. En proposant jusqu’à 20% d’intérêts sur les placements en dollars, le Liban était capable d’attirer des flux massifs de capitaux étrangers. Avec les sanctions HIPFA mises en place par les États-Unis en 2016, ce sont les banques libanaises qui s’affaiblissent. En effet, cette législation vise à empêcher les banques participant au financement du Hezbollah de participer au système dollar. Comme Hezbollah est largement présent au Liban, nous pouvons nous douter de l’effet que cela a eu sur le système bancaire libanais. Ce dernier événement n’est évidemment pas la source des problèmes économiques du pays, mais contribue à empirer la situation économique.

Source : PIXABAY

 

Une économie en chute libre

Depuis, l’économie libanaise est à l’agonie. Plus de 30% des libanais sont au chômage, le PIB par habitant atteint les $12 978 selon le FMI, chiffre comparable au PIB par habitant du Sri Lanka La balance commerciale est largement déficitaire (-17,03 milliards de dollars en 2018). Cela s’explique par le fait que le Liban est devenu un importateur net, ses importations représentent 85% de son PIB. Les importations représentent environ 4.5x ses exportations.

Le plus inquiétant demeure la dette publique. Le niveau de dette dépasse les 150% du PIB national. Selon les estimations de France Diplomatie, ce niveau de dette publique est estimé à 175% du PIB. A titre de comparaison, il s’agit nombre bien au-delà des critères de Maastricht (dette publique qui ne doit pas dépasser les 60% du PIB). Le Liban représente aujourd’hui le 3ème niveau de dette publique le plus élevé après le Japon et la Grèce. Bien évidemment, la situation libanaise n’a rien à voir avec la situation du Japon, car bien que le niveau de dette publique atteigne les 250% du PIB, cette dette est principalement détenue par le peuple japonais lui-même. La situation actuelle fait écho à celle de la Grèce en 2010 avant de sombrer dans sa spirale descendante. Mais encore une fois, la Grèce a l’avantage d’être dans la zone euro, et donc d’avoir une devise internationalement reconnue et convertible. La livre libanaise ne présente pas les mêmes avantages. Le Liban ne peut pas utiliser sa propre devise pour payer ses importations. La pénurie en dollars implique que le Liban ne peut plus se munir d’importations de biens de première nécessité. C’est donc pour cela que les retraits en dollars sont au fur et à mesure réduits.

Les crises sont ponctuelles au Liban. On ne va jamais plus d’une année sans crise. L’annonce du ministre des Technologies à l’automne 2019 concernant la taxation de WhatsApp, application fort utilisée par le peuple libanais, incite ce dernier à se soulever. La taxe, censée entrer en vigueur le 1er janvier 2020, avait pour objectif de rapporter environ 200 millions de dollars par an à l’État. Devant un peuple qui s’oppose frontalement aux politiques menées, le gouvernement est contraint de faire marche arrière. Les révoltes d’octobre 2019 viennent confirmer un ras le bol généralisé au Liban de la part du peuple face à leur élite politique. S’en suit donc une démission du gouvernement de Saad Hariri, et la mise en place de celui de Hassan Diab, mais celui-ci ne convient pas non plus. Les sujets des finances publiques et des services publics défaillants qui sont si controversés et brûlants ne se résolvent pas.

 

Source : UNSPLASH

 

L’économie libanaise à l’agonie avec la pandémie

L’économie libanaise qui était bien fragile, vit maintenant sa pire heure avec l’arrivée de la pandémie du coronavirus. Les révoltes initiées par le peuple libanais en octobre 2018 venaient suite aux limitations des retraits pour les libanais. Les réserves de la caisse du Liban sont au plus bas. Ce peuple a dû se serrer la ceinture, mais à présent la situation ne lui permet plus de faire cela. La monnaie est en chute libre, en effet la livre libanaise a perdu 80% de sa valeur entre octobre 2019 et juillet 2020 et 5 fois sa valeur face au dollar sur le marché noir.

Le 7 mars 2020, le pays du cèdre vit son premier défaut de paiement. Cette annonce intervient alors que le Liban vit sa pire récession depuis 30 ans, date à laquelle, le Liban était en guerre. Il est intéressant de le souligner, et il est important de faire un parallèle à la guerre civile libanaise, car la situation que l’on observe aujourd’hui n’est peut-être pas une guerre prononcée, mais s’apparente à une guerre civile. Le peuple libanais se bat sur plusieurs fronts : le coronavirus, la crise économique et les insuffisances politiques. Comme mentionné au préalable, la situation économique actuelle au Liban est le résultat de politiques gouvernementales mises en place depuis une trentaine d’années. Eric Verideil explique que « ce défaut de paiement est le résultat d’une longue histoire de choix économiques et financiers réalisés par le Liban ».

La situation devient plus critique lorsque les organisations internationales et les États refusent d’aider le Liban. Ces acteurs aideraient le pays à se reconstruire à la seule condition qu’il fasse des réformes substantielles, telles que la réduction des dépenses publiques et la mise en place d’un système de lutte contre la contrebande. Le FMI souhaite donc que le pays mette en place un politique d‘austérité, mais cela signifie de nouvelles difficultés pour la population libanaise à un moment où l’économie est déjà bel et bien au point mort. Selon le vice-directeur du département Moyen Orient et Asie Centrale au FMI, Athanasios Thanos Arvannitis : « Il faut restructurer la dette publique, renforcer le dispositif fiscal, renflouer les banques. Il faut réformer l’économie et en particulier les entreprises publiques et améliorer la gouvernance ainsi que la transparence. » Le pays a donc un long chemin à faire avant de ne pouvoir être susceptible de recevoir une quelconque aide internationale.

Les discussions et les négociations en vue d’obtenir une aide de 10 milliards de dollars de la part du FMI ont été initiées il y a maintenant plus de deux mois, mais elles n’avancent pas en raison de désaccords du côté libanais. Sans une aide internationale, de la part du FMI et de la Banque Mondiale, le Liban se dirige vers une crise abyssale, s’il n’est pas déjà bien dedans.

 

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