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L’eau : la soif de l’or bleu

Par 14 décembre 2019 Pas de commentaires

Vitale, l’eau concentre autour d’elle les tensions de manière croissante, bien qu’elle soit une ressource abondante et renouvelable. L’eau fait ainsi l’objet d’une géopolitique singulière.

L’eau, une ressource hautement convoitée

L’agriculture, l’activité économique et l’inégale répartition géographique font de l’eau une ressource particulièrement recherchée.

L’agriculture

Aujourd’hui, 70% des pompages en eau sont destinés à l’agriculture. Mais la demande est appelée à augmenter significativement d’ici 2050 : à mesure que la population mondiale s’accroît, grandissent les besoins agricoles, ce qui accentue la pression sur l’eau.

L’activité économique

En plus d’être indispensable à l’agriculture, l’eau joue un rôle fondamental dans l’activité économique. Non seulement l’eau est essentielle à la production d’électricité (barrages hydroélectriques, refroidissement des réacteurs dans les centrales nucléaires), mais elle est également nécessaire au développement de nombreux secteurs économiques (industrie textile, industrie du charbon, industrie chimique). Or, le potentiel de développement le plus conséquent de ces activités se situe dans des régions qui connaissent déjà un stress hydrique (Inde, Chine, Australie, Etats-Unis).

L’inégale répartition géographique de l’eau

Aux besoins qu’induisent les défis de l’agriculture et la croissance économique se marie une répartition géographique de l’eau inégale. En effet, 60% des ressources en eau est détenu par moins de 10 Etats tandis que les pays de la « diagonale de la soif » (Franck Galland) (nous reviendrons sur cette expression dans la partie « A retenir ») souffrent d’un manque criant. En rendant les régions humides plus humides et en asséchant les espaces déjà arides, le changement climatique ne devrait que prononcer encore plus ces contrastes (comme en témoigne cette carte prévisionnelle publiée par The Economist).

 

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Une source intarissable de tensions

De ces convoitises naissent parfois des tensions entre voire au sein des Etats.

Naturellement, plus une région est confrontée au « stress hydrique », plus les tensions sont susceptibles d’éclore. A ce titre, le Moyen-Orient offre de multiples exemples de frictions autour de l’or bleu. En étant localisée en amont des fleuves de l’Euphrate et du Tigre, la Turquie fait figure de « château d’eau » de la zone. La mise en œuvre du Great Anatolian Project (GAP) dans les années 1980 – dont le but est de diminuer la dépendance énergétique du pays, dans un contexte d’émergence économique, par la construction de barrages hydro-électriques – a déclenché les remontrances de ses voisins syrien et irakien. Ces derniers dénoncent une appropriation des ressources par Ankara ; Damas et Bagdad ont vu le débit des fleuves se réduire, ce qui affecte des régions agricoles en aval comme le marais mésopotamien au sud de l’Irak. Le GAP provoque aussi une montée des tensions au sein même de la Turquie. En obligeant le déplacement de populations kurdes locales et en menaçant la ville touristique d’Hasankeyf, l’édification du barrage d’Ilisu (sur le Tigre, à l’extrême sud du pays) pose problème. Après avoir retenties à l’échelle locale et nationale – notamment par l’intermédiaire du PKK, parti indépendantiste kurde –, les protestations ont pris une portée internationale : le mouvement « Stop Ilisu » parle d’un « massacre naturel et culturel ». Malgré le retrait de certains investisseurs étrangers (comme La Société Générale française) et le mécontentement d’une partie de l’opinion publique, le gouvernement turc demeure déterminé à mener à terme ce projet controversé.

 

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Le plus de l’article

Le « réveil de l’amont » (Alexandre Taithe)

Dans la plupart des régions où montent les tensions liées à l’eau, Alexandre Taithe, spécialiste de la question de l’eau, voit une possible inversion des rapports de force, qu’il appelle le « réveil de l’amont ». Cela signifie que les Etats ou régions se trouvant en amont des cours d’eau prennent conscience de la richesse potentielle dont ils disposent : la valorisation croissante de l’hydro-électricité (essentiellement à travers des barrages) confère un avantage décisif aux acteurs situés en amont. Nombreux sont les exemples du « réveil de l’amont » (réveil de l’Ethiopie par rapport à l’Egypte, réveil de la Turquie par rapport à la Syrie et à l’Irak que nous venons d’observer). Intéressons-nous plus spécifiquement au réveil de la Chine vis-à-vis de ses voisins en aval du Mékong.

Si la Chine ne s’est pas joint à la Commission du Mékong – qui regroupe depuis 1995 le Viêtnam, le Cambodge, le Laos et la Thaïlande –, c’est précisément parce que Pékin entend garder une politique hydro-énergétique indépendante. La position en amont du Mékong (mais aussi de l’Indus) de la Chine lui permet de bénéficier de la force du courant en construisant des barrages hydro-électriques. Or, des pays placés en aval comme le Vietnam protestent contre ces édifications qui entravent la migration des poissons et pénalisent la pêche en aval. Pour Pékin, la construction de ces barrages participe aussi d’un effort de rééquilibrage géographique interne du développement économique : l’exploitation de l’or bleu est précieuse pour le Yunnan (centrale de Jinghong), province du sud du pays. Moins imposant sur la scène régionale, le Laos compte également sur sa topographie vallonnée pour tirer parti de son potentiel hydraulique et devenir une « batterie » de l’Asie de l’Est.

A retenir : le concept de « diagonale de la soif » (Franck Galland)

Franck Galland, expert français de la géopolitique de l’eau, regroupe sous l’expression de « diagonale de la soif » les nombreuses régions concernées par de forts enjeux liés à l’eau. La « diagonale de la soif » couvre une vaste aire géographique s’étendant du détroit de Gibraltar au Nord-Est de la Chine et Extrême-Orient russe, et passant par l’Afrique du Nord, le Moyen-Orient et une portion de l’Asie centrale.

A l’échelle métropolitaine, Pékin illustre les difficultés que connait la « diagonale de la soif ». Afin de combler et réduire le déficit en eau de la capitale chinoise, les eaux usées sont réutilisées, des industries gourmandes en eau ont été contraintes de déménager et près de 8% de l’approvisionnement provient du sud du pays. Deux canaux dévient les eaux du fleuve Yangtsé (Fleuve Bleu) et du Huanghe (Fleuve Jaune) pour répondre aux besoins de Pékin. Notons que certains hydrologues pointent du doigt les risques environnementaux que font peser ce projet pharaonique (achevé en 2014) ; en perturbant les remontées d’eau salées dans l’estuaire du Fleuve Bleu, il pourrait nuire à l’approvisionnement en eau potable de la métropole Shanghai.

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