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La crise malienne, symbole de la malédiction sahelienne

Par 5 novembre 2019 novembre 7th, 2019 Pas de commentaires

La région du Sahel est frappée par des crises et des conflits qui perdurent depuis plus de 20 ans. L’exemple malien se prête au décryptage de cette instabilité régionale complexe.

Aux racines de la crise : la fragilité de l’Etat, des fractures intérieures et le climat

Une construction de l’Etat inachevé ?

Le Soudan français, colonie française depuis 1891, obtient son indépendance en 1960 et prend le nom de « République du Mali ». Elle est conduite par Modibo Keita jusqu’en 1968, date du coup d’Etat orchestré par Moussa Traoré, qui devient le nouveau président du pays. Moussa Traoré trouve un pays fortement centralisé à son arrivée à la tête du Mali. Parmi les 6 régions instituées par la Constitution de 1960, une semble se démarquer des autres par sa taille et son relatif isolement géographique. Il s’agit de la région de Gao, au Nord du Mali. Sa superficie dépasse celle des 5 autres régions réunies. La région de Gao est aujourd’hui le théâtre d’un chaos qui s’est installé progressivement.

Des clivages internes

Le Nord du Mali est historiquement peuplé par des populations touarègue qui se sentent délaissées par Bamako depuis l’indépendance : la capitale ne reconnaît en effet pas les spécificités locales. Les Touaregs se sont révoltés à deux reprises dans les années 1960. En 1962, c’est la rébellion « Afellaga » ; des Touaregs semi-nomades, issus des peuples berbères, déclarent leur indépendance et revendiquent l’application de la charia. Maîtrisée par le pouvoir central, la flamme de cette rébellion ne s’est pas pour autant éteinte. D’un côté, les Touaregs se sont sentis aliénés vis-à-vis de l’Etat-nation malien, en même temps qu’ont émergé des processus de victimisation. De l’autre, les régimes qui se sont succédés au pouvoir à Bamako n’ont jamais réussi à répondre à ces griefs et à éteindre des braises prêtes à s’embraser de nouveau. C’est ce qui a fini par se produire en 2011, lorsque naît le Mouvement national pour la libération de l’Azawad (MNLA). Ses créateurs aspirent et revendiquent l’autodétermination du Nord-Mali. Ils décident rapidement de faire alliance avec des mouvances islamistes locales comme Ansar Dine, qui est – au début – soutenu par Al-Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI). À ces protagonistes armés, il faut ajouter encore un autre groupe de djihadistes : le Mouvement pour l’unicité et le djihad en Afrique de l’Ouest (MUJAO). Le conflit ne cesse de s’envenimer à mesure que les mercenaires du clan Kadhafi font leur retour de Libye.

Le facteur climatique, multiplicateur de tensions

Mais comme le note Yvan Guichaoua, chercheur et maître de conférences à l’Université de Kent à Bruxelles, dans certaines contrées, le conflit n’a pas pour origine l’indépendance de l’Azawad ou le djihad mené par les islamistes locaux. L’irrédentisme du MNLA et l’islamisme radical se nourrissent de querelles entre éleveurs peuls et tamasheq (ce sont des Touaregs issus de la tribu Dahoussahak). La sécheresse, la désertification ainsi qu’une température et une pluviométrie variables ont causé un important stress environnemental au Sahel. Parmi ceux qui le subissent, on rencontre les nomades et agriculteurs du Nord-Mali et Nord-Niger. Les tensions montent alors à partir des années 1970, en particulier entre les Peuls venus du Niger et les Touaregs du Mali. Les éleveurs peuls viennent faire paître leur bétail au Nord du Mali, et se retrouvent face à des populations touarègue guère accueillantes. Composante importante du MNLA, les Dahoussahak règlent leurs comptes avec les éleveurs peuls au moyen d’armes qui prolifèrent en masse dans la région depuis les années 1990. Yvan Guichaoua prend l’exemple d’une embuscade lourdement meurtrière que tend le MNLA à la milice peul Ganda Iso en 2012 dans la région du Ménaka.
On soulignera ici la porosité des frontières au Nord du Mali. Celle-ci a pu favoriser l’éclosion de tensions et le déclenchement des violences avec des phénomènes de migrations contraintes, des arrivées de combattants ou encore la circulation des armes évoquées ci-dessus. Pourtant, aujourd’hui, cette porosité des frontières au Sahel permet dans le même temps aux populations locales de fuir les violences dont elles sont les victimes.

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Des conséquences économiques et politiques majeures

Les répercussions de ce chaos pour le Mali sont nombreuses.

Des conséquences politiques…

Conséquence directe de l’insécurité au Nord-Mali, le renversement par un coup d’Etat du Président Amadou Toumani Touré (ATT) survient en mars 2012. Lui est reproché son manque d’efficacité dans cette situation critique. Au Nord, le pouvoir central perd son emprise. En avril 2012, l’indépendance de l’Azawad est proclamée par le MNLA. S’applique dès lors le régime de la charia dans un cadre hautement répressif.

…et géopolitiques

La communauté internationale réagit en octobre. Sur demande des autorités maliennes, le Conseil de Sécurité de l’ONU mandate une force internationale dans le but de restaurer la souveraineté de la capitale sur le Nord du pays. Il s’agit de la Mission internationale de soutien au Mali (MISMA) menée par la Communauté Economique des Etats d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). L’ONU complètera son soutien par une autre mission, MINUSMA, en avril 2013. Par crainte que Bamako ne tombe à son tour, et, parce que la force internationale n’était alors pas prête, la France décide d’intervenir militairement en janvier. Avec l’aval du Conseil de Sécurité de l’ONU, la France déploie ses troupes dans le cadre de l’Opération extérieure Serval, avec l’aide de la puissance militaire de la région, le Tchad. En 2014, le Mali et certains de ses voisins – Niger, Burkina Faso, Mauritanie et Tchad –, tous concernés par des enjeux de sécurité intriqués, instituent le G5 Sahel. Ils entendent ainsi œuvrer pour la sécurité et le développement à travers cette structure de coopération. Au même moment, la France renouvèle sa mission avec l’Opération Barkhane initiée en 2014. Elu Président de la République française en 2017, Emmanuel Macron a multiplié les visites au Sahel dès le début de son mandat pour poursuivre la collaboration avec les Etats du G5 Sahel. Eradiquer le terrorisme islamiste et prévenir un afflux massif de migrants par la Méditerranée, tels sont les visées de la France dans cette zone meurtrie.

Des répercussions économiques et sociales

Il est évident que l’aggravation de la situation politique au Mali en 2012 nuit au développement économique du pays. Chômage, déficit public, inflation et taux de pauvreté ont monté en flèche tandis que croissance et aide publique au développement (APD) ont chuté.
Dès 2012, on a enregistré près de 95 000 déplacés et un peu moins de 140 000 réfugiés – qui ont gonflé principalement les camps de Ouagadougou (Burkina Faso) ou de Mbéra (Mauritanie) ou ont rejoint l’Algérie ou le Niger voisins.
L’impact sur la santé des populations n’est également pas moindre. Les cas de paludisme, de diarrhée et de rougeole se sont multipliés ; le système de santé malien montre toutes ses limites.

Un patrimoine culturel affecté

Enfin, une victime des violences est la culture. Les mausolées et manuscrits de Tombouctou – répertoriées au patrimoine mondial de l’UNESCO – ont été détruits par des djihadistes. Suite à des enlèvements d’otages, l’activité touristique a bien entendu connu une baisse.

Le plus de l’article

l’« Africanistan » : l’Afrique sur le même chemin que l’Afghanistan ?

Ancien directeur de la Banque mondiale et des opérations françaises de l’Agence Française de Développement (AFD), Serge Michailof a lancé un cri d’alerte en 2015 en publiant Africanistan. Le désormais chercheur à l’IRIS et enseignant à Sciences Po compare l’Afrique à un baril de poudre prêt à exploser. Parce que sa fragilité lui rappelle l’Afghanistan, Serge Michailof craint que le Sahel ne sombre et ne devienne le « Sahélistan », entraînant dans sa chute le reste du continent africain vers le même destin, celui de l’« Africanistan ». Il compare l’Afrique en crise à un « cancer », diffusant des « métastases » dans les pays situés aux alentours d’une aire de conflits. Alors que nos yeux ont de plus en plus tendance à se poser sur les nouveaux débouchés et les matières premières africaines, M. Michailof nous rappelle que subsiste toujours une Afrique en détresse et que les risques de généralisation sont encore présents.

Serge Michailof se veut également critique à l’égard de l’action de la communauté internationale (Etats et institutions internationales surtout). Il dénonce une aide mal dirigée et des plans d’actions non adaptées aux terrains sur lesquels ils sont implémentés. Il invite notamment la France à ne pas se contenter d’interventions militaires et à revisiter sa politique au Sahel. Il plaide pour un meilleur usage de l’argent injecté mais aussi un nettoyage des instances dirigeantes de pays qui dysfonctionnent – en particulier à cause du copinage. Ses vœux seront-ils entendus ?

Conclusion

La situation du Mali offre un exemple pertinent pour illustrer la crise intense que traverse le Sahel. La mise en perspective historique des racines des conflits actuels montre à quel point le Sahel et l’Afrique demeurent fragiles. Si l’équilibre du continent reste précaire, les menaces continuent d’être présentes (clivages ethniques, faiblesse des Etats) voire s’accentuent (dérèglement climatique)… Multipartisme et élections démocratiques tenues à partir des années 1990 paraissaient ériger le Mali en modèle de gouvernance africain… l’afro-optimisme mène peut-être parfois à l’aveuglement.

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