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Le cerveau d’Einstein de Barthes

Par 19 avril 2018 août 20th, 2019 Pas de commentaires

Eléments généraux

Philosophe, critique et sémiologue français, Roland Barthes s’inscrit dans le mouvement structuraliste qui, en littérature, entend ouvrir la signification du texte par la structure, de façon immanente.

Modestement présentés par son auteur comme des « réflexion sur les mythes de la vie quotidienne française », Mythologies regroupe un ensemble de textes qui déchiffrent le statut mythique et le réseau de significations de certaines figures, épisodes et objets contemporains.

Le cerveau d’Einstein

Le mythe, pour Barthes, est essentiellement parole, c’est-à-dire système de communication qui se définit davantage par sa forme que par son contenu. Le mythe moderne aime le spectacle : il transforme les réalités en systèmes de signes aussi manifestes que possibles. Le caractère immédiat et indiscutable de la communicabilité du signe n’est rien d’autre que l’évidement de l’intériorité et de l’intimité au profit de l’ostentatoire ; la modernité mythique dénote dans sa forme-même le penchant voyeuriste qui l’anime.

Ainsi, « le cerveau d’Einstein est un objet mythique : paradoxalement, la plus grande intelligence forme l’image de la mécanique la mieux perfectionnée ». La mythologie moderne est curieuse, et la profondeur de la pensée, dans le souci qu’on a de l’exposer, se retrouve paradoxalement réifiée dans un physicalisme pour le moins problématique. Ce qui intéresse Barthes, c’est la fonction sacrée dont l’organe (« organe anthologique, véritable pièce de musée ») est investi, et ce que ce mythe nouveau dévoile.

« La pensée elle-même est ainsi représentée comme une matière énergétique, le produit mesurable d’un appareil complexe […] La mythologie d’Einstein en fait un génie si peu magique, que l’on parle de sa pensée comme d’un travail fonctionnel analogue à la confection mécanique des saucisses, à la mouture du grain ou au bocardage du minerai : il produisait de la pensée, continûment, comme le moulin de la farine, et la mort a été pour lui, avant tout, l’arrêt d’une fonction localisée : ‘le plus puissant cerveau s’est arrêté de penser’ »

Le physicalisme est pensé sur un mode industriel, tandis que la théorie qu’il produit, sacralisée dans la formule « E=mc² » (simplicité spectaculaire de la formule qui donne à la légende son slogan) est revêtue d’un vernis magique. Au cerveau, dont la rationalité mécanique est confirmée par l’exhibition de sa complexité, répond l’essence substantiellement magique de la vérité scientifique. Dans cette inversion totale, Barthes nous donne à voir à la fois la réification de la pensée et la mythologisation de la vérité dans un scientisme. Ce matérialisme de la pensée est un matérialisme économique, puisque la pensée se déploie instrumentalement.

Barthes précise que ce mythe s’inscrit dans tout un panthéon du triomphe de l’homme sur la nature, ce qui rappelle certains développements d’Adorno et de Horkheimer dans la Dialectique de la raison. La modernité, qui sacralise la science et réduit le cerveau à une horloge bien réglée, nie la vitalité du corps et l’élan de l’esprit à partir de celui-ci.

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