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Le Moyen-Orient a-t-il-toujours été modelé par les rapports de force des grandes puissances ?

Par 5 mars 2020 mars 12th, 2020 Pas de commentaires

Les rapports de force entre grandes puissances au Moyen-Orient.

AVERTISSEMENT : cet article fait office de support de cours et de correction pour le sujet en titre. Avant de le parcourir donc, commencez par en dresser un plan détaillé.

Accroche

En 1916, en pleine Première Guerre mondiale, les accords Sykes-Picot, entre la Grande-Bretagne et la France, décident du démembrement de l’Empire ottoman. Près de cent ans plus tard, en juillet 2015, l’accord de Vienne, impose à l’Iran la régulation de son programme nucléaire. Il est dénoncé par les Etats-Unis, sous la présidence de Donald Trump, affirmant leur volonté de régler le problème iranien par la contrainte, et non par le dialogue, comme le promeuvent les autres signataires (Union européenne -UE-, France, Allemagne, Chine, Royaume-Uni et Russie). Est-ce à dire que le Moyen-Orient a toujours été modelé par les rapports de force des grandes puissances ?

Définition des termes du sujet

–    Moyen-Orient : le terme désigne davantage un concept forgé par les Occidentaux (Edward Saïd, l’Orientalisme, 1978) qu’une quelconque réalité géographique. D’ailleurs, il en existe plusieurs acceptations. Ainsi, le Middle East américain s’étend, d’Est en Ouest, de l’Asie centrale au Maroc et du Nord au Sud, de l’Azerbaïdjan au Maghreb. Mais dans le cadre d’un concours français, l’Egypte, la péninsule arabique, la Jordanie, la Syrie, Israël, le Liban, l’Irak, l’Iran, la Turquie, le Pakistan et l’Afghanistan sont retenus. Au sein de cet espace, trois grandes civilisations (perse, arabe, turque) et trois monothéismes (judaïsme, islam, christianisme), interagissent au cours de l’histoire.

–    modeler : façonner, donner une forme à un matériau brut, sans nécessairement créer ce qui est façonné.

–    rapport de force : relation d’opposition entre plusieurs acteurs autour d’un ou de plusieurs enjeux. Cette relation peut prendre plusieurs formes, de la violence armée à la guerre économique en passant par l’affrontement numérique et l’influence culturelle comme médiatique.

–    grandes puissances : la puissance étant la capacité de faire, de faire faire, d’empêcher de faire et de refuser de faire (Serge Sur, Relations Internationales, 2006), une grande puissance remplit ces conditions à l’échelle internationale : soit, pendant la période considérée (XXe-XXIe siècles), l’Europe puis s’ajoutent progressivement les Etats-Unis, la Russie et la Chine.

 Contexte spatio-temporel

–     La région du Moyen-Orient et les grandes puissances extérieures y ayant une influence.

–    période : 1900 à aujourd’hui.

 Problématique

Les rapports de force de grandes puissances ne sont-ils pas davantage intégrés aux dynamiques locales, au cours des XXe et XXIe siècles, qu’ils ne modèlent réellement ces dynamiques ?

Plan

 

I- De façon indéniable, les rapports de force de grandes puissance influencent la région lors de moments historiques particuliers

A)   À l’issue de la Première Guerre mondiale, les mandats de la Société des Nations (SDN), mettent le Moyen-Orient sous la tutelle de deux des grandes puissances de l’époque : la France et la Grande-Bretagne.

1-  Le mandat français (Liban et la Syrie) est établi le 25 avril 1922 par la SDN tandis que le britannique (actuels Israël, Palestine, Jordanie, Irak) par le traité de Sèvres (1920) et par un texte de la SDN en décembre 1922.

2- Cette répartition fait l’objet de dissensions entre Français, Anglais puis Américains, notamment autour des concessions pétrolières de l’ancienne Turkish Petroleum Company (1919-1924): la Royal Dutch Shell, l’Anglo-Persian Petroleum Company, Standard Oil, le gouvernement français et des banques françaises (Paribas, Union Parisienne) se battent pour ces concessions. Cette bataille accouche d’ailleurs de la Compagnie Française des Pétroles (futur TOTAL) en 1924.

3- Ici, les tracés frontaliers comme les ressources économiques sont décidés et accaparés par de grandes puissances dans le cadre de leurs rapports de force. Les mandats, à la différence de colonie ou de protectorat, doivent déboucher sur l’indépendance des pays en question (Irak, 1932), accouchant de nations qui ne reposent sur aucun fondement culturel ou géographique, d’où une partie des conflits actuels.

 

B)  Après la Seconde Guerre mondiale, la Guerre froide s’exporte au Moyen-Orient et divise la région.

1- Entre les Etats rattachés au réseau d’alliance du bloc de l’Ouest : Turquie dans l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN) en 1952, aide franco-américaine financière et technique au développement de l’arme nucléaire israélienne, Iran, pilier de la stratégie américaine au Moyen-Orient jusqu’en 1979.

2- … et les nations dans le giron soviétique : les “pays frères”, Egypte (jusqu’en 1974, traité de paix israelo-égyptien), Syrie, Irak, caractérisés par la figure du raïs (Nasser, 1918-1970, en Egypte) et le baasisme (conjonction du socialisme et d’un nationalisme arabe).

3- Une répartition retrouvée dans les crises régionales de l’après Seconde Guerre mondiale : 1948-1949 première guerre israelo-arabe suite à la création de l’Etat d’Israël. Elle oppose la Ligue arabe, constituée en 1945 (Egypte, Jordanie, Syrie, Liban, Arabie saoudite et Yémen du Nord), à Israël. La crise du canal de Suez en 1956, où la France, la Grande-Bretagne et Israël attaquent l’Egypte. La guerre des Six jours (1967) au cours de laquelle Israël combat l’Egypte, le Liban, la Jordanie et la Syrie. Bien que cette répartition rappelle la Guerre froide et que les Etats-Unis comme l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques (URSS) aident financièrement et techniquement leurs alliés, l’opposition entre peuples arabes et israéliens motive principalement ces conflits.

 

C) Aujourd’hui encore, la géopolitique des grandes puissances se fait sentir dans les dynamiques régionale

1- Préoccupés par leur mainmise sur la bonne circulation des flux commerciaux au niveau des détroits d’Ormuz et de Bab el-Mandeb, la France, les Etats-Unis, la Chine disposent de bases militaires à Djibouti et aux Emirats arabes unis.

2- Dans les crises régionales récentes, les grandes puissances soutiennent tel ou tel acteur selon leurs intérêts : l’exemple du conflit en Syrie et en Irak (2014-2019) où la coalition menée par les Etats-Unis s’opposait à l’Etat islamique tout en refusant le retour du régime el-Hassan au pouvoir tandis que la Russie protégeait le dit régime, quitte à pilonner des rebelles luttant contre Daesh.

II- Pour autant, les lignes de force régionales, dans leur majorité, ne sont pas dictées par les rapports de force des grandes puissances mais les intègrent

A)   Les dynamiques socio-culturelles procèdent de caractéristiques propres

1- Les trois grands monothéismes structurant la région (christianisme, judaïsme, islam) sont bien antérieurs aux rapports de force des grandes puissances des XXe et XXIe siècles et n’ont d’ailleurs aucun lien avec ceux-ci. Ainsi l’islam, naît avec le prophète Mahomet vers 612, lors de la première révélation de l’ange Djibril.

2- De la même façon, les héritages culturels anciens des trois grandes civilisations modèlent le Moyen-Orient : la culture iranienne garde le souvenir des empires perses (achéménides VIe-IVe siècles av J.C, sassanides IIIe-VIIe siècles ap J.C, séfévides XVIe-XVIIIe). L’Islam, comme civilisation, émerge avec les Omeyyades (661-750) puis les Abbassides (750-1258).  Enfin l’Empire ottoman, à l’origine de la culture turque, naît avec l’invasion du Moyen-Orient par les cavaliers seldjoukides, venue d’Asie centrale, dès 1030. Cet héritage culturel a lui aussi pu être influencé par des rapports de force entre grandes puissances lors de moments historiques particuliers : l’introduction de la culture hellénique lors des conquêtes d’Alexandre le Grand (334 à 323 av J.C) opposant la Grèce aux Perses, l’invasion mongole de la Syrie en 1244 sur ordre de Möngke, petit-fils de Genghis Khan (1162-1227).

3- Idem, enfin, pour la persistance de logiques claniques dans la région : les Pachtounes en Afghanistan et au Pakistan, les clans et familles dans les Etats du Golfe (la dynastie Saoud fondée au XVIIIe siècle).

 

B) Les économies des pays moyen-orientaux proviennent de leurs ressources singulières, même si celles-ci font l’objet de rapports de force entre grandes puissances

1- Les hydrocarbures des pétro-monarchies (25% des réserves prouvées de la planète), assises sur cet “oreiller de paresse”, représentant des exemples types de Dutch disease :

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Pour maîtriser le concept : https://www.myprepa.fr/news/la-dutch-disease-cest-grave-docteur/

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les Emirats (Abu Dhabi National oil Company) , l’Arabie saoudite (Aramco), … Bien qu’avec quelques tentatives de diversification (cf investissements du fonds public d’investissement – PIF –  saoudien dans Uber, le tourisme spatial Virgin Galactic ou encore Tesla, à hauteur de 94 milliards de dollars depuis 2016). Les crispations internationales à l’issue de l’attaque des sites pétrolifères saoudiens d’Abqaïq et de Khuraïs, en septembre 2019, rappellent l’importance de l’or noir dans la géopolitique des grandes puissances.

2- Le parc nucléaire iranien (Téhéran, Arak, Ispahan, Boucehr), les activités minières (mines de Saghand et Gchine, respectivement au centre et au sud du pays) et d’enrichissement (Fordow, Natanz) associées font l’objet d’un débat constant entre grandes puissances (cf les signataires de l’accord de Vienne en 2015 : Chine, Russie, Etats-Unis, UE, France, Royaume-Uni, Allemagne), voire d’action radicale (le virus Stuxnet, conçu de concert par les Américains et les Israéliens, lancé contre la structure informatique du parc nucléaire en 2010).

3- Le savoir-faire informatique en Israël dans le développement de logiciels : la “Silicon Wadi”, située dans la plaine côtière du pays, y concentre la haute-technologie nationale depuis les années 1990.

 

C) La vie politique, de la même façon, peut intégrer les relations d’opposition entre grandes puissances, mais reste dessinée par des tendances locales.

1- Quel que soit l’état des relations entre grandes puissances, l’autoritarisme domine la région (en Turquie, de Atatürk à Erdogan), au moins depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, avec parfois la bénédiction d’acteurs extérieurs (cf Al-Sissi en Egypte depuis 2014 ayant fait ses études au US Army War College).

2- Les printemps arabes (2010-2012) représentent l’exemple type : une révolution politique justement dirigée contre cet autoritarisme et à laquelle se mêlent les rapports de force de grandes puissances (coalition internationale, menée par les Etats-Unis, en Syrie et en Irak à partir de juin 2014, réaction de la Russie à partir de 2015 dans un espace considéré comme son pré-carré ) mais a posteriori, ils ne les déclenchent pas directement.

 

III- La hiérarchie des puissances régionales, reflet des tensions moyen-orientales, achève de démontrer que les rapports de force des grands acteurs extérieurs sont intégrés aux logiques de l’espace et n’en constituent pas le seul facteur déterminant

Critère de la typologie : la puissance et ses facteurs

A)   Israël, la seule puissance “complète” de la région

Puissance militaire (4e exportateur d’armes, arme nucléaire, savoir-faire du MOSSAD, technologie militaire développée par l’unité militaire 8200 et la Rafael Advanced Defense Systems), économique (en 2018, selon la Banque mondiale, PIB de 370 588 MDS $, RNB par habitant 40 920 $) et diplomatique (relation privilégiée avec les Etats-Unis). Ce statut n’est spécialement le résultat d’un rapport de force entre grandes puissances, passé ou présent.

B) La Turquie, l’Iran et l’Arabie saoudite : des puissances hémiplégiques mais dont l’influence régionale rivalise sinon égale celle d’Israël.

1- La Turquie : sa puissance militaire est démontrée au cours du conflit en Syrie et en Irak mais ses technologies et capacités de projection restent limitées, elle n’a pas d’arme nucléaire. Sa puissance économique est moyenne. La Turquie exporte en Union européenne des pièces électroniques et d’automobiles grâce à son appartenance à une union douanière commune depuis 1995. Sa diplomatie n’est que peu influencée par les rapports de force de grandes puissances et se voit orientée par des facteurs culturels : si son pantouranisme (unité des peuples turcophones) est en veille (la Turkish Cooperation and Coordination Agency de 1992 – facilités de circulations, assistance militaire, coopérations universitaires et techniques – restée lettre morte), le panottomanisme (diplomatie et idéologie guidées par le souvenir ottoman) lui reste vigoureux. Mieux, cette diplomatie sait jouer sur les rapports de force entre grandes puissances : Erdogan compte sur le statut de membre de l’OTAN de son pays, sur sa position stratégique de pivot et … la base aérienne américaine sur son sol, à Incirlilk, donc près de la Russie pour réaliser, sans intervention américaine, son offensive contre les Kurdes (octobre 2019) ou pour acheter du matériel russe (missiles anti-aériens S-400 livrés en juillet 2019) sans craindre de réelles représailles.

2- l’Iran : taille (1 648 195 km2) et ressources du territoire (uranium, hydrocarbures), réseaux armés régionaux ( corps d’élite paramilitaire des pasdarans dans le conflit en Syrie et en Irak, rebelles houthistes au Yémen), leader de l’ “arc chiite” moyen-oriental.

3- Arabie saoudite : hydrocarbures, finance, aura religieuse en islam (la Mecque, Médine, financements de mosquées wahabites dans le monde – 560 en 2017 pour un milliard d’euros au Bangladesh), leader d’un “arc sunnite” régional.

4- Les deux derniers s’affrontent, par conflit interposé, pour des raisons religieuses (rupture sunnites/chiites lors de la bataille de Siffin en 657) mais aussi par logique de puissance (cf  au Yémen, les rebelles houthistes sont soutenus par l’Iran tandis que l’armée saoudienne combat ces rebelles). Cet affrontement n’est pas dicté par des relations d’opposition entre grands acteurs extérieurs mais au contraire intègre ceux-ci : ainsi l’Arabie accueille des bases américaines sur son sol et achète ses armes notamment auprès des Etats-Unis tandis que l’Iran entraîne ses troupes avec la Russie et la Chine (manoeuvres communes en décembre 2019 dans le détroit d’Ormuz).

 

C) Des puissances atones aux Etats faillis : de l’Egypte avec le Liban et la Jordanie à la Syrie, l’Irak et le Yémen ainsi que l’Afghanistan en passant par un Pakistan, qui n’a de puissance que son arme nucléaire et se révèle davantage préoccupé par ses rapports conflictuels avec l’Inde.

De nouveau, leurs désavantages respectifs, restreignant leurs puissance, tiennent davantage à des dynamiques propres (autoritarisme frisant la ploutocratie en Egypte, mouvements de population au Liban à cause du conflit en Syrie et en Irak, terrorisme latent et persistance de groupes islamistes armés dans quasiment tout le Moyen-Orient) qu’aux relations entre grandes puissances. Celles-ci ne cessent pourtant de se mêler des dites dynamiques (cf les Etats-Unis négociant avec les Talibans en Afghanistan, arrêt des livraisons d’armes françaises auprès de l’Arabie saoudite pour son attitude au Yémen).

 

Conclusion

Les rapports de force de grandes puissances ne sont-ils pas davantage intégrés aux dynamiques locales, au cours des XXe et XXIe siècles, qu’ils ne modèlent réellement ces dynamiques ? Certes, l’influence des dits rapports sur le Moyen-Orient est incontestable au cours de moments historiques particuliers. Mais, ses logiques, socio-culturelles, économiques et politiques, procèdent de dynamiques propres tout en intégrant l’influence des relations entre grandes puissances. La hiérarchie des puissances régionales le montre bien : elle n’est pas dessinée par ces rapports entre puissants acteurs extérieurs mais compose avec eux. Ce dernier constat pose alors la question de la place du Moyen-Orient dans les préoccupations stratégiques des grandes puissances actuelles, en comparaison d’autres régions :  l’Asie de l’Est (concentration des flux commerciaux, de la haute-technologie en Chine, au Japon et en Corée du Sud), l’Océan Arctique (nouvelles routes commerciales, plus courtes donc plus rentables), les fonds marins (nodules poly-métalliques) ou l’espace (minerais, potentialités militaires). Au cours de la Guerre froide puis avec la persistance de relations Est-Ouest tendues, son intérêt stratégique reposait sur sa proximité avec la Russie. S’ajoutent ses réserves importantes d’hydrocarbures et sa qualité de creuset du terrorisme global. Mais le rapport avec la Russie est désormais possiblement en détente (cf rapprochement opéré par E.Macron depuis l’été 2019), l’Etat islamique est vaincu et l’opinion publique s’avère de plus en plus méfiante vis à vis des hydrocarbures. Tout cela ne suggère-t-il pas que le Moyen-Orient est en train de perdre son statut de région stratégique ?

 

 

Pour aller plus loin : une sélection d’excellents articles sur la géopolitique du Moyen-Orient :

–    https://www.diploweb.com/-Moyen-Orient-.html

–     https://www.iris-france.org/114208-moyen-orient-une-recomposition-geopolitique-regionale/

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