Géopolitique

L’influence Russe en Afrique

Du 22 au 25 octobre 2019, Vladimir Poutine a reçu une cinquantaine de chefs d’États africains à Sotchi.  Si aucune annonce majeure n’a été faite, ce sommet était avant tout destiné à fêter l’amitié russo-africaine et a une portée hautement symbolique.

Source : Les Échos

    Lors de la Guerre froide, le continent africain a été le lieu d’un affrontement indirect entre l’URSS et les États-Unis. L’URSS avait tissé des liens forts, à la fois militaires, économiques et intellectuels avec l’Afrique (formation des élites et des cadres militaires, bourses accordées aux étudiants…). Cependant, l’effondrement du bloc soviétique a porté un coup sévère à la présence russe en Afrique.

Aujourd’hui, tous les regards se portent sur la Chine, accusée de néo-impérialisme en Afrique. Cependant, il est moins question de la présence russe qui est pourtant bien réelle. Le retour de la Russie en Afrique peut être daté à partir du milieu des années 2000.

Le sommet de Sotchi est très révélateur de ce retour de la Russie sur la scène africaine. Selon Thierry Vircoulon, chercheur associé au centre Afrique Subsaharienne de l’IFRI, l’organisation de ce sommet relève d’une véritable stratégie de communication. Il s’agit d’une volonté délibérée de la Russie de montrer à la communauté internationale qu’elle entretient des liens forts avec le contient africain.

Les causes d’un regain d’intérêt russe pour l’Afrique

Premièrement, le retour de la Russie sur le continent africain est lié à la crise ukrainienne de 2014. La Russie, sous la coupe de sanctions occidentales, est en quête de nouveaux alliés diplomatiques, économiques et militaires selon Thierry Vircoulon.

La Russie s’est d’abord tournée vers le Soudan, véritable paria international. Moscou signe des contrats économiques et militaires avec Khartoum avant de prendre pied en Centrafrique puis d’étendre son influence dans d’autres pays africains.

Selon Poline Tchoubar, consultante et autrice d’une note pour la FRS sur la présence russe en Afrique, la Russie cible prioritairement les pays où elle pourra avoir le maximum d’impact pour un coût moindre. Par exemple, elle se tournera en premier lieu vers les pays alliés par le passé.

Deuxièmement, la Russie profite du retrait des puissances occidentales. C’est à partir de 2016 avec le retrait des troupes françaises de l’opération Sangaris qu’un accord de défense a été signé avec le gouvernement centrafricain. Aujourd’hui, l’influence russe est particulièrement manifeste en Centrafrique où il existe une présence armée russe.

Mais l’intérêt russe pour l’Afrique n’est pas nouveau et il n’a jamais disparu en réalité. En effet, comme le rappelle Arnaud Kalika, consultant et auteur d’un rapport pour l’IFRI sur la politique russe en Afrique, alors même que le bloc soviétique s’effondre et que l’URSS doit fermer de nombreuses ambassades en Afrique, le ministère russe des affaires étrangères et l’Institut des études africaines s’intéressent de très près à l’implantation chinoise en Afrique. Par ailleurs, l’URSS avait pu tisser des liens intellectuels très forts avec les élites africaines.

Si bien que de nombreux cadres de l’armée ou du renseignement dans les pays africains sont aujourd’hui russophones.

De larges campagnes médiatiques sont déployées dans les pays africains afin de faire l’éloge du rôle positif de la Russie et critiquer l’impérialisme dont feraient preuve les anciennes puissances coloniales.

Des liens économiques

L’intérêt est réciproque. L’Afrique permet à la Russie de contourner les sanctions occidentales, de trouver de nouveaux débouchés. L’Afrique est ainsi devenue la porte d’entrée des grands conglomérats russes qui sont en quête d’opportunités commerciales.

La présence de métaux rares en Afrique tels que les dérivés du nickel ou du cobalt intéressent particulièrement les géants russes. Rosatom, entreprise publique russe spécialisée dans l’énergie nucléaire, a annoncé lors du forum de Sotchi, la signature d’accords-cadres avec le Rwanda et l’Éthiopie afin de construire une centrale nucléaire WER de troisième génération.

L’Afrique est un vivier de ressources agricoles et alimentaires pour la Russie. Le secteur agricole est hautement convoité. Phosagro, entreprise privée russe et leader des engrais prévoit d’élargir sa base commerciale au Kenya, au Bénin et au Mali.

L’Afrique a également besoin de la Russie car elle est en quête de nouveaux partenaires commerciaux. Il s’agit notamment de s’émanciper de l’influence économique des anciennes puissances coloniales comme la France.

Des liens militaires

Le moteur principal de l’économie russe est les exportations d’armes et cela se ressent particulièrement sur le continent africain. Les exportations d’armement militaire représentent 20 milliards de dollars d’échange entre la Russie et l’Afrique.

La Russie est, entre 2014 et 2018, le principal fournisseur d’armes en Afrique, et est à l’origine de 28% des importations africaines. Le continent africain a aspiré 15% des exportations militaires russes. L’Algérie et l’Égypte sont les deux principaux clients de la Russie. Les exportations d’armes ont tendance à croitre. L’industrie de l’armement russe produit de nouveaux matériels tels que des blindés ou des systèmes de défense particulièrement prisés par les dirigeants africains. De nouveaux contrats, que l’on appelle les « packages sécuritaires », prévoient des livraisons d’armes vers l’Afrique en échange d’une exploitation minière ou gazière par les conglomérats russes.

Le chercheur Thierry Vircoulon rappelle que le discours de Moscou est également tourné vers la lutte contre le terroriste. Dans le cadre des packages sécuritaires, la Russie démarche les gouvernements africains en mettant en avant son expertise dans la lutte anti-terroriste dont elle aurait fait preuve en Tchétchénie par exemple. Les pays membres du G5 Sahel (Tchad, Burkina Faso, Mali, Niger, Mauritanie) ont été approchés par Moscou, comme un affront fait à la France qui a été à l’œuvre dans la mise sur pied de cette coalition.


Source : Fondation pour la recherche stratégique

Un soutien diplomatique

La Russie prend systématique le contre-pied des positions diplomatiques françaises et américaines à l’égard du Soudan et de la Centrafrique. Pour Thierry Vircoulon, la Russie joue sur la coalition des pouvoirs forts alors même que ces pays sont traditionnellement critiqués par les puissances occidentales pour leurs atteintes aux droits de l’homme ou en raison du refus des chefs d’État de quitter le pouvoir. Il y a ici une convergence d’intérêt entre la Russie et l’Afrique. Mais l’interventionnisme diplomatique russe n’est pas toujours fructueux. Il faut noter l’échec notoire de la Russie au Soudan qui avait fait du président Omar el-Béchir son allié privilégié et qui a été témoin de sa chute en avril 2019, renversé après des mois de manifestations populaires. La Russie avait pourtant développé une véritable stratégie pour le Soudan, comme en témoigne le document « Quelle stratégie pour la Russie au Soudan ? », publié en 2018. Elle y avait établi des priorités, au premier rang desquelles figurait le package sécuritaire.

La Russie peut se targuer du soutien de ses alliés africains à l’ONU. Ainsi, le Soudan y a soutenu la Russie à propos de la question ukrainienne à deux reprises. A minima, les alliés africains s’abstiennent de voter contre la Russie au sein du Conseil de sécurité des Nations Unies, mais ils peuvent aller jusqu’à porter la voix de la Russie dans les instances onusiennes. Par exemple, le Zimbabwe a systématiquement soutenu la position russe à l’ONU notamment sur le sujet syrien.

Moscou a développé une véritable stratégie en Afrique mais dès lors qu’un investissement russe est en cause, l’origine des fonds est trouble. Les sociétés paramilitaires joueraient un rôle particulièrement important en Afrique. Elles formeraient et conseilleraient les chefs d’État et de gouvernements africains, sécuriseraient les flux d’investissements et protégeraient les intérêts des grands conglomérats russes

Selon le magazine américain Foreign Policy, le groupe Wagner mènerait des missions secrètes pour le compte du Kremlin et serait le véritable fer de lance d’une nouvelle politique Russe en Afrique. Cette société militaire officiellement privée, fondée en 2014 par l’homme d’affaires russe Evgueni Prigojine, un proche de Vladimir Poutine, a recourt au mercenariat, en particulier sur le continent africain. Le New York Times a récemment mené une enquête sur la présence de Wagner en République centrafricaine. Selon le New York Times, Prigojine a lui-même participé aux négociations de paix avec les rebelles et est personnellement très investi dans le pays. La Russie chercherait à affirmer sa présence globale et à récolter des bénéfices financiers selon le journal américain.

Depuis la chute de l’URSS et l’élargissement de l’OTAN et de l’UE à d’anciennes républiques socialistes soviétiques, la Russie se sent prise en étau par les puissances occidentales.

En établissant une zone d’influence dans les anciens pré-carrés occidentaux, la Russie envoie un signal fort.

Relations Chine et Russie

Selon Arnaud Kalika, les intérêts russes et chinois ne sont pas forcément incompatibles en Afrique et pourraient converger. La Chine comme la Russie ont en réalité des intérêts communs. Les deux puissances aiment à se proclamer leader d’un nouvel ordre international. Chine et Russie sont favorables à une réforme et à un élargissement du Conseil de sécurité des Nations Unies. La Russie revendique l’ouverture du G5 Sahel à des postes d’observateurs extérieurs, ce qui pourrait également convenir à la Chine.

La première victime d’un rapprochement stratégique entre le Russie et la Chine en Afrique serait la France dont les intérêts semblent menacés par cette influence croisée en Afrique.

Florence Parly, la ministre des armées a ainsi rappelé que la présence russe en Centrafrique, était une menace pour la stabilité de la région.

https://www.jeuneafrique.com/mag/848101/politique/sommet-russie-afrique-a-sotchi-vladimir-poutine-en-conquerant/

https://www.lesechos.fr/monde/afrique-moyen-orient/des-armes-aux-transports-la-russie-multiplie-les-projets-en-afrique-1142729

https://www.lepoint.fr/afrique/ces-nouveaux-partenaires-militaires-de-l-afrique-25-10-2019-2343551_3826.php

https://foreignpolicy.com/2019/10/25/russia-africa-development-soviet-union/

https://www.franceculture.fr/emissions/affaires-etrangeres/la-russie-en-afrique-le-retour

https://www.ifri.org/fr/publications/notes-de-lifri/russieneivisions/grand-retour-de-russie-afrique

https://www.frstrategie.org/recherche/auteurs/poline-tchoubar

 

(Photos de l’article : https://www.24heures.ch/news/news/poutine-salue-liens-russieafrique/story/20946275)

 

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