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Modèles de développement : Dualisme et développement axé sur l’agriculture (2/2)

Par 15 avril 2020 Pas de commentaires

LE MODÈLE DE LEWIS

Cet article continent également une première partie sur l’accumulation du capital et l’industrialisation.

W.A. Lewis (« Economic Development with Unlimited Supplies of Labor », The Manchester School of Economic and Social Studies, 1954) soutient, comme Rostow, que la clé du développement économique réside dans une accumulation rapide de capital. Lewis met cependant l‘accent sur les relations intersectorielles.

Lewis fait aussi de l’accumulation du capital le moteur de la croissance et du développement, cette accumulation du capital nécessite une épargne car elle détermine l’investissement (I=S). Cependant, pour qu’il y ait des profits il faut déjà que la motivation principale de certains individus (ou d’une certaine classe) soit d’en réaliser.

Dans le modèle de Lewis, l’économie sous-développée est une économie dualiste, c’est-à-dire qu’elle est constituée :

D’un secteur « archaïque/traditionnel » : Secteur de subsistance, organisé selon des rapports sociaux non capitalistes mais liés aux lois rituelles (réciprocité, redistribution, les travailleurs peuvent être propriétaires de leur terre), les travailleurs de ce secteur consomment collectivement, la totalité de leur production (chaque membre dispose d’une revenu égale au produit moyen du travail, la productivité marginale du travail y est à peu près égale à zéro, c’est un secteur dominé par l’agriculture et l’économie informelle, il est caractérisé par une surabondance de main-d’œuvre (chômage « déguisé ») du fait de comportements individuels et de caractéristiques socio-culturelles ce qui ramène le salaire vers un revenu de subsistance.

D’un secteur « capitaliste/moderne » : La main d’œuvre est salariée et la vente de produits se fait avec une marge bénéficiaire.

Dans le modèle de Lewis, le développement économique passe par le développement du secteur moderne qui est le secteur industriel (industrialisation), et le développement du secteur moderne va pouvoir se faire grâce à la main d’œuvre disponible en quantité illimitée dans le secteur traditionnel qui est bon marché, ce qui lui permet de dégager des profits importants. Pour Lewis, l’élément déterminant qui fait que le décollage s’opère est le taux d’investissement du secteur capitaliste, il doit passer de 4-5% à 10-15% du revenu national pour que le processus d’accumulation puisse s’amorcer. Cependant, il y a la nécessité d’une incitation pour attirer la main d’œuvre (« prime à l’exode »), on suppose alors ici que l’offre de travail est parfaitement élastique (l’effet substitution l’emporte sur l’effet revenu) en raison de la faible productivité marginale du travail (« chômage déguise ») dans le secteur de subsistance. L’accroissement du revenu national (et de la productivité́ globale du travail) avec l‘absorption progressive de main d’œuvre par le secteur moderne s’accompagne d’une augmentation de la part des profits dans ce revenu et aussi, comme les profits constituent la principale source d’épargne, d’un accroissement de l’épargne et de la formation de capital en pourcentage du revenu national. Le secteur capitaliste continue à se développer jusqu’à ce que la migration de la main d’œuvre excédentaire du secteur traditionnel soit achevée (jusqu’à l’élimination du « chômage déguisé́ »), à partir de là les salaires commencent à augmenter.

Graphiques :

Explication :

Pour qu’il y ait mobilité de la main d’œuvre, il y a nécessité d’une « prime à l’exode », le secteur capitaliste devra verser un salaire OW supérieur au salaire de subsistance OW1 (entre autres pour couvrir les coûts de mobilité de la main d’œuvre). Si l’on suppose qu’il y a maximisation du profit, le volume d’emploi correspond à l’égalisation entre produit marginal et le salaire, c’est-à-dire OM. Le développement du secteur capitaliste dépend largement des revenus du secteur de subsistance qui doivent rester bas (possible car les salaires peuvent être égaux au niveau de subsistance). Le produit total du travail ONPM est divisé entre les paiements au travail sous forme de salaires (OWPM) et le surplus du producteur (NPW). C’est ce surplus qui, une fois réinvesti, permet l’augmentation du produit total, en effet, il y a un déplacement de la ligne de la productivité marginale (de N vers N1), en supposant que les salaires soient constants, il y a une augmentation de la demande de travail du secteur industriel, le volume d’emploi passe donc de OM à OM1, et le montant de l’excédent du secteur capitaliste passe donc de NPW à N1P’W, cet excédent sera réinvesti et ainsi de suite jusqu’à l’absorbation du surplus de main d’œuvre par le secteur capitaliste, c’est à ce moment que les salaires dans le secteur de subsistance pourront augmenter (« turning point ») puis dans le secteur capitaliste (puisque les termes de l’échange iront en faveur du secteur de subsistance)

SA FORMALISATION PAR RANIS ET FEI

Les hypothèses de Lewis ont été reprises par G. Ranis et J. Fei (« A Theory of Economic Development » in American Economic Review, 1961) dans un modèle plus détaillé. Ces auteurs s’accordent avec Lewis sur l’importance du processus de transfert des excédents de main d’œuvre du secteur traditionnel vers le secteur moderne pour le développement économique d’une nation. En reprenant l’hypothèse de l’existence d’un excédent de main d’œuvre, ils soulignent que l’agriculture a un rôle plus important à jouer pour l’industrialisation :

  • Ils introduisent des possibilités d’innovation et de progrès technique dans l’agriculture qui permettent de déplacer vers le haut la fonction de production (spillover effects)
  • Une partie de l’épargne nécessaire à la croissance du secteur industriel est fournie par l’agriculture…
  • …Au même titre que la « main d’œuvre excédentaire ».

Critiques :

  • Le modèle ne fait pas de distinction entre la main d’œuvre salariée et la main d’œuvre familiale agricole.
  • L’absence de prise en compte du rôle des prix et de la monnaie dans le processus de développement. Nombre d‘économistes ont noté depuis lors la complémentarité́ de la monnaie et du capital physique dans le processus de développement (ils ont montré en particulier, le rôle joué par la politique au crédit dans le desserrement des goulots d’étranglement affectant la croissance de l’agriculture et de l’industrie)

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R. I. McKinnon (“Money and Capital in Economic Development” in Brookings Institution. Washington. D.C. 1973) a montré en quoi les économies des pays en développement sont fragmentées, c’est-à-dire que les entreprises et les foyers sont tellement isolés qu’ils sont confrontés à des prix effectifs différents pour la terre, le travail, le capital et les biens de production et qu’ils n’ont pas accès aux mêmes technologies. Cette fragmentation laisse la plupart des unités économiques dépendantes de leurs propres économies, incapables de mobiliser les ressources nécessaires à un changement radical et discontinu vers des technologies plus productives.

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  • Les propriétaires fonciers peuvent ne pas être désireux d’épargner, de transférer cette épargne à l’industrie (alors même que la croissance de cette dernière risque d‘affaiblir leur pouvoir et leur position) et d’innover (à supposer qu’ils aient le savoir nécessaire)

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K. Griffin (“Financing Development in Latin America”. K Griffm (ed.). MacMillan. Londres. 1971) montre que le développement urbain a été largement financé par l‘épargne privée provenant du surplus dégagé par la classe des propriétaires fonciers. Il n’existe pas de classe de capitalistes modernes distincte de la classe des propriétaires fonciers traditionnels. Bien au contraire. Il affirme par ailleurs que cette structure économique de monopole se traduit à la fois par un faible degré d’efficience économique dans tous les secteurs (y compris l’agriculture) et par une distribution fortement inégale des revenus.

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  • Lewis, Ranis et Fei ont été critiqués pour avoir supposé, dans la première phase de croissance économique, que le produit marginal du travail était égal zéro.

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D. Jorgenson (« Surplus Agricultural Labour and the Development or the Dual Economy », Oxford Economic Papers, 1967) affirme que la sortie de la trappe à faible niveau de développement passe par l’introduction de progrès technologique dans l’agriculture et l’introduction de mesures visant à abaisser le taux de croissance démographique

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  • Les travaux de Lewis et Ranis-Fei montraient que, si un transfert de main-d’œuvre vers le secteur capitaliste moderne était considéré comme acquis. On savait très peu de choses sur le processus réel de migration et sur les effets de taux élevés d’exode rural sur les modes d‘urbanisation dans le tiers monde.

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