Géopolitique

Narcos : que révèle la série sur les relations géopolitiques des États-Unis avec l’Amérique latine?

Par 1 février 2020 Pas de commentaires

La série Narcos, produite par Netflix, a très rapidement connu un succès planétaire. Durant les deux premières saisons, celle-ci retrace l’ascension spectaculaire du narco-trafiquant le plus célèbre au monde, Pablo Escobar, ainsi que sa chute. La troisième saison quant à elle s’attaque au cartel ennemi du cartel de Medellín, connu sous le nom de cartel de Cali. Le lien persistant entre les saisons demeure toutefois l’Oncle Sam qui tente par tous les moyens de mettre fin au réseau en Colombie pour éviter de voir la drogue se répandre sur son propre territoire, en devant parfois faire des concessions difficiles.

Aujourd’hui, MyPrepa a décidé de te démontrer en quoi cet exemple est une source inspirante pour tes dissertations de géopolitique. Pour mieux comprendre, nous ferons tout d’abord un rappel de cours, en te donnant les éléments clés pour comprendre les relations entre les États-Unis et la Colombie (et plus généralement, l’Amérique latine), pour ensuite pouvoir appréhender la série dans toute sa complexité.

Rappels historiques sur les relations entre les États-Unis et l’Amérique Latine

Dès 1897, le Président du Mexique Diaz, s’exprimait en ces mots : « Pauvre Mexique, si loin de Dieu, si près des États-Unis ». En effet, le géant américain entretient des relations complexes et ambivalentes avec le reste du continent, alternant entre protection, ingérence, et négligence. Pour mieux visualiser ces relations, en voici un rappel historique :

L’Amérique latine, une vieille périphérie des États-Unis ?

  • En 1823 est élaborée la Doctrine Monroe, qui stipule que le Nouveau Monde est au Américains, et que l’Europe est aux Européens. Très vite, les États-Unis se posent donc en tant que protecteurs de l’Amérique Latine, et instaurent un rapport de centre à périphérie. Tout ceci va bien évidemment dans le sens de la Destinée Manifeste.
  • A cela s’ajoute la politique du Big Stick de Roosevelt, qui donne aux États-Unis le droit d’intervenir dans les affaires latino-américaines, et qui en fait donc le policier régional.
  • Durant la Guerre Froide, l’Amérique Latine devient un véritable enjeu pour les États-Unis et entre dans leur logique de containment. S’en suit donc le traité interaméricain d’assistance réciproque (TIAR) et la création de l’OEA (Organisation des États Américains). Seule l’île de Cuba refuse la domination américaine et fait alliance avec le bloc soviétique, qui fait d’elle un poison interne pour les États-Unis. Ceci explique donc la stratégie de démantèlement qui a été mise en place, et qui fut un échec (cf. l’épisode de la baie des cochons), et qui a finalement donné lieu à un embargo.
    Durant la Guerre Froide, les États-Unis n’hésitent pas à intervenir dans les pays d’Amérique Latine pour empêcher une autre révolution communiste, quitte à mettre au pouvoir de véritables dictateurs formés au sein de l’US Army School of America au Panama. Kennedy avait lui-même expliqué : « Il y a trois possibilités, par ordre de préférence : un régime démocratique convenable, la continuation du régime de Trujillo ou un régime castriste. Nous souhaitons tendre vers la première possibilité, mais nous ne pouvons pas renoncer à la deuxième tant que nous ne sommes pas certains de pouvoir éviter la troisième ».
    Cette ingérence continue des États-Unis provoque pour certains pays un certain sentiment de haine, notamment visible au Venezuela durant les années Chavez (qui, rappelons-le, parlait du « diable » lorsqu’il faisait référence à Bush).

War on Drugs : quelles implications ?

Sous le mandat du Président Nixon, les États-Unis s’engagent dans une campagne contre la toxicomanie s’inscrivant dans une logique plus globale de lutte anti-drogue. Devenue très vite une priorité nationale, en raison de la consommation en hausse de drogues sur le territoire américain, les États-Unis font tout ce qu’ils peuvent pour démanteler les réseaux narcotrafiquants, par le biais de la DEA (Drug Enforcement Administration). Les États-Unis passent donc des accords avec les pays narco-trafiquants :

  • En 1999 est lancé le Plan Colombie, qui doit avant tout consister en la destruction de champs et en la lutte contre les cartels qui participent à la déstabilisation du pays
  • En 2001 est lancé au Mexique l’initiative de Mérida, avec le même objectif.
  • En 2003, un accord est signé avec le Costa Rica pour faciliter la coopération avec la région des Caraïbes.

Toutefois, la lutte contre le narco-terrorisme est vivement critiqué à l’étranger et au sein de l’Amérique Latine, qui perçoit cette guerre comme un nouveau motif d’ingérence, et un moyen de garder une certaine main mise sur le continent. Chavez a lui-même dit « L’impérialisme américain se poursuit dans la lutte anti-drogue »…

Que nous apprend donc Narcos ?

  • On en apprend plus sur le personnage « fascinant » qu’est Pablo Escobar
    En effet, Pablo Escobar nous est montré dans ses plus grands travers. Vivant dans la luxure, faisant preuve d’une immense cruauté et d’un manque sidérant de valeurs. Toutefois, le personnage se veut intriguant, et son ascension – bien que basée sur de multiples trafics – relève d’une véritable success story. Tout au long de la série, le spectateur peut examiner comment Pablo Escobar a réussi à créer un véritable chemin vers son plus gros consommateur, les États-Unis, et peut découvrir comment le petit voyou colombien a fini par devenir le troisième homme le plus riche du monde. La série montre comment celui-ci est véritablement devenu le dirigeant virtuel de la Colombie, qui gagnait plus de 60 millions de dollars par jour, et qui avait même le culot de lui-même se construire sa propre prison dénommée La Cathédrale. De plus, il est aussi largement question du développement de la Colombie. Pablo Escobar qui, paradoxalement, détruit à petit feu son pays par la violence et la terreur, persiste à voir en son action un certain dévouement envers la Colombie. Son implication politique résulte donc d’une volonté d’améliorer la situation colombienne, bien qu’elle vise aussi la possibilité de pouvoir librement continuer son trafic.
  • On découvre l’ingérence ambiguë américaine
    Un fait important réside dans l’identité du narrateur de la série. En effet, il s’agit toujours d’un agent américain qui cherche à faire tomber les barons des cartels. Le point de vue américain est un atout de taille ici, car il s’agit de voir comment les États-Unis s’impliquent dans la vie colombienne. Comme le spectateur peut le voir, les agents de la DEA sont amenés à collaborer avec la police colombienne, mais aussi à devoir contenter les attentes de l’ambassade américaine qui est largement liée à la CIA. Or, la CIA entretient depuis toujours des relations ambiguës avec les narcotrafiquants, pouvant même fournir les trafiquants en armes de guerre afin de servir leurs objectifs politiques. Bien évidemment, de nombreux enjeux économiques sont liés à cette implication à double face, puisque les États-Unis doivent maintenir une présence militaire afin de protéger les quelque 5 000km de pipe-lines qui les alimentent…

De manière assez complexe, les réalisateurs de Narcos arrivent à nous faire voir qu’il ne s’agit pas uniquement de gentils venant faire tomber les méchants. Derrière la lutte contre le narco-terrorisme se dissimulent donc des intérêts politiques, géopolitiques, et bien évidemment économiques. Les services américains profitent des difficultés en Amérique Latine pour conserver une main mise sur leur pré-carré, et ce à tout prix.

Pour aller plus loin

  • Pour en savoir plus sur les États-Unis et l’échange d’armes avec les narcotraficants, il peut être intéressant de regarder le film Barry Seal : American Traffic sorti en 2017. Bien qu’il s’agisse d’une comédie et que les faits sont beaucoup moins décrits de manière dramatique que dans Narcos, il permet de visualiser encore mieux le double jeu des services secrets américains.
  • Sur l’ingérence américaine dans le monde, un classique demeure La Chute du Faucon Noir, qui retrace une opération en Somalie.

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