Comment expliquer la diversité des phénomènes sociaux par des lois causales en préservant une hiérarchie de valeurs afin de porter un jugement sur ces derniers ?

Dans la préface de L’Esprit des lois, publié en 1748, Montesquieu donne une indication fertile sur la finalité de son entreprise intellectuelle : il aspire à guérir les hommes de leurs préjugés, ces derniers ayant le doux mais vicieux pouvoir de contraindre chacun à s’ignorer soi-même.
Mais de quelle guérison parle-t-il ? En quoi l’intention de Montesquieu peut-elle être qualifiée de sociologique ?
La réponse est simple. L’auteur veut tenter de donner à l’histoire une sorte d’intelligibilité, il cherche à expliquer le donné historique, il tente de saisir le social en tant que tel en substituant à une diversité incohérente un ordre cohérent et compréhensible. On comprend alors le titre de son ouvrage. Expliquer le donné historique revient, comme il le précise dans sa préface, à identifier les diverses lois causales qui guident les comportements humains :
« j’ai d’abord examiné les hommes, et j’ai cru que, dans cette infinie diversité de lois et de mœurs, ils n’étaient pas uniquement conduits par leurs fantaisies (…) j’ai posé les principes, et j’ai vu les cas particuliers s’y plier comme d’eux-mêmes ; les histoires de toutes les nations n’en être que les suites ; et chaque loi particulière liée avec une autre loi, ou dépendre d’une autre plus générale ».
Ici se trouve la clé de la pensée de Montesquieu, puisqu’en distinguant des lois particulières et des lois générales, il se réserve la possibilité de rendre compte de la diversité sociale. Plus important encore, il joint à cette flexibilité la capacité à porter un jugement moral sur les phénomènes sociaux observés. Voyons comment.



Dans l’idée de ce que fera Tocqueville au cours du siècle suivant, et à l’opposé de la méthode de Comte ou de Marx, la sociologie de Montesquieu ne néglige pas la chose politique ; au contraire, elle la place au centre de son étude. Les treize premiers livres de L’Esprit des lois y sont dédiés. Comprendre cette ouvrage nécessite alors dans un premier temps d’étudier la compatibilité entre les types de gouvernement et les causes profondes des comportements sociaux.
Montesquieu distingue trois types de gouvernement : la république, la monarchie et le despotisme. Mais surtout, comme l’explique brillamment Aron dans Les étapes de la pensée sociologique, publié en 1967, Montesquieu rend compte de ces gouvernements sous le prisme d’une double étude : leur nature - les modalités de l’exercice de pouvoir - et leur principe – le sentiment qui assure la stabilité du régime. L’apport de Montesquieu à la philosophie politique classique réside dans le lien qu’il établit entre l’analyse des régimes et la diversité des organisations sociales. Il assure qu’« il est de la nature d’une république qu’elle n’ait qu’un petit territoire », que son principe est la vertu, non pas morale, mais politique, qu’il faut entendre au sens du dévouement à la collectivité, ce qui implique que dans ce régime, les hommes se sentent égaux les uns aux autres. Il ajoute qu’« un État monarchique doit être d’une grandeur médiocre [grandeur mesurée] », que son principe est l’honneur, ce qu’il faut comprendre comme le fait que chacun reste à sa place, les positions sociales étant différenciées. En dérive alors des analyses comparées, comme la suivante, de la république et de la monarchie puisque « l’ambition est pernicieuse dans une république. Elle a de bons effets dans la monarchie ; elle donne la vie à ce gouvernement ». Aussi, le principe du despotisme est la crainte, ce qui signifie que les hommes y sont égaux dans leur rapport au pouvoir, lequel risque d’être d’autant plus despotique que le territoire sur lequel il s’exerce est étendu, puisqu’« un grand empire suppose une autorité despotique dans celui qui gouverne », ce qui démontre, pour Montesquieu, que la taille d’un territoire est une explication causale du type de gouvernement en place.
Enfin, « quoique tous les états aient en général un même objet qui est de se maintenir, chaque état en a pourtant un qui lui est particulier ». Dès lors, on comprend que dans l’esprit de Montesquieu, la finalité d’une organisation politique doit être caractérisée par des faits stylisés.
Prenons le cas de la constitution anglaise au XVIIIème siècle qui a pour objet la liberté politique et pour caractéristique la séparation des pouvoirs.
Pour qu’un État soit libre, le pouvoir doit pouvoir arrêter le pouvoir, ou plutôt, aucun pouvoir ne doit être illimité. D’où la sublime phrase qui suit, tirée des Considérations sur les causes de la grandeur et de la décadence des Romains, texte publié en 1734 : « une union d’harmonie, qui fait que toutes les parties, quelque opposées qu’elles nous paraissent, concourent au bien général de la société comme des dissonances dans la musique concourent à l’accord total ».



Mais comment comprendre, à partir d’une théorie politique, la société dans son ensemble ? En raisonnant en trois temps distincts. Identifier comme on l’a déjà fait partiellement les causes extérieures des régimes politiques, leur caractère plus ou moins coercitif, et tenter de synthétiser ce qui risque d’être une énumération. Les causes peuvent être déterminantes ou seulement influentes et cette distinction a une importance cruciale dans le rapport moral que la sociologue entretient avec les faits qu’il décrit.
Montesquieu identifie un certain nombre de causes qu’on peut résumer en deux catégories :
les causes morales, comme la religion, et les causes physiques, comme le climat
.
Ces causes impliquent un ensemble de phénomènes déterminés. Ces faits déterminés sont décrits à partir de trois notions : les lois sont imposées par l’État, les mœurs par la société et les manières sont intériorisées par les individus.
L’auteur finit par être en mesure d’expliquer des phénomènes aussi divers que la sensibilité, l’esclavage, le rapport aux arts (au sens économique de l’industrie). Mais cette analyse demeurerait fondamentalement incomplète sans relever ce qui permet à Montesquieu de synthétiser son approche pour rendre compte à la fois de l’unité intrinsèque et de la diversité des collectivités. La clé de cette problématique est « l’esprit général », lequel est une résultante de l’ensemble des causes partielles des organisations sociales et politiques.
Comme le souligne Aron, « il y a un esprit général de la France, un esprit général de l’Angleterre ». Ce concept permet à la fois de concilier les analyses partielles et le dogmatisme d’une explication totalisante tout en donnant la possibilité de passer d’une sociologie politique à une sociologie du phénomène social.



Venons-en au problème crucial que résout Montesquieu. Celui du rapport entre les faits et les valeurs. Toute sociologie historique, ou plus largement toute philosophie déterministe, se heurte à la difficulté suivante : si les phénomènes sociaux sont déterminés par des causes profondes et nécessaires, comment porter un jugement de valeur qui permettrait de hiérarchiser les organisations politiques ou les pratiques socialement admises ? Comment condamner l’esclavagisme si celui-ci est favorisé, comme le pense Montesquieu, par un climat chaud qui épuise les corps ?
La réponse est triple.
Par le type de relation entre les déterminants et les déterminés, en postulant l’existence de rapports de justice ou d’injustice antérieurs aux lois positives, et en créant le concept d’homme naturel. Si les causes physiques et morales étudiées ne font qu’influencer les phénomènes, le déterminisme n’est pas parfait et le sociologue peut porter un jugement sur ce qu’il observe et décrit. Mais plus important encore, dans la mesure où il peut être difficile de distinguer ce qui relève de l’influence ou de la détermination d’aspect coercitif, Montesquieu assure qu’« il faut avouer des rapports d’équité antérieurs à la loi positive qui les établit (…) dire qu’il n’y a rien de juste ni d’injuste que ce qu’ordonnent ou défendent les lois positives, c’est dire qu’avant qu’on eût tracé le cercle, tous les rayons n’étaient pas égaux ». Il cherche à concilier une explication causale des institutions sans renoncer à disposer de critères moraux universellement valables. Enfin, il approche le rôle et le devoir du politique en réfutant l’approche de Hobbes qui soutient l’hypothèse d’un homme belliqueux par nature.
Si la guerre et l’inégalité sont des phénomènes sociaux et non naturels, le sociologue qu’est Montesquieu sans le savoir (puisque c’est Comte qui a créé le terme de physique social) ne peut négliger de porter un jugement moral sur les pratiques et objectifs politiques.

Références :

  • Montesquieu, Considérations sur les causes de la grandeur et de la décadence des Romains (1734)
  • Montesquieu, L’Esprit des lois (1748)
  • Aron, Les étapes de la pensée sociologique (1967)


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